Il y a quelque chose de particulier qui s'éveille en moi lorsque que je crée sans aucune justification, sans aucune demande extérieure, juste pour le plaisir de faire : j’expérimente un sentiment de liberté.

 

La liberté, quel grand mot : il peut être saisi par tellement d’angles, que ce soit pour définir un état de non-captivité, pour qualifier le pouvoir d'un homme d'user toutes ses capacités, ou encore pour déterminer les droits reconnus d'un individu, etc. Ce terme peut être défini le simplement possible par : l’état de celui ou celle qui n'est soumis à aucune contrainte. Ces contraintes peuvent être externes bien évidemment, mais elles peuvent être également internes. Les contraintes internes sont des injonctions que nous nous imposons à nous-même par une emprise morale. Elles sont construites par notre société en créant des normes, des attentes sous-jacentes, omniprésentes qui s’efforcent sur tous et dont il est très difficile de s’en défaire. C'est un phénomène qui pourrait s'apparenter à une sorte de déterminisme social.

 

« Un artiste est un explorateur. Il doit commencer par la découverte de soi et par l'observation de sa propre procédure. Après cela, il ne doit plus ressentir aucune contrainte. » Henri Matisse

 

Longtemps, j’ai construit une idée de ce que devrait être un créateur : comment doit-il agir ? que doit-il produire ? etc. Dans une famille d’artistes, j’ai été entourée par des conseils pour mieux produire et je les ai intégrés sous forme d'attentes. Et je me rends compte que ce n'est qu'aujourd’hui que j'apprends à construire ma propre définition du mot artiste. La différence entre ce que je pensais être nécessaire pour créer et mes capacités a abouti sur un déséquilibre et une insécurité. Je me suis moi-même créer une norme, une attente, dans un domaine où justement les normes sont constamment remises en question, ironique non ? C'est la preuve qu’aucun milieu n’échappe aux injonctions et aux attentes sociales.

 

Cette attente m’a poussée à intégrer que je n’avais pas la bonne manière d’être face à la création et je me suis trouvée à plusieurs reprises a essayé d'échapper à ce sentiment. Il y a quelque chose en moi qui s’anime quand je m’échappe des règles. Je sais bien évidemment que la procrastination n’est pas une solution, au contraire. Malgré tout cela, il y a quelque chose de curieux et d’intéressant qui se passe dans ce type de situation : je trouve une échappatoire dans la création. La procrastination devient un moteur créatif. Je commence à produire et retrouve une liberté dans des expérimentations qui n’ont pas besoin ni de justifications, ni de motifs. C’est une manière d’exorciser cette sorte de paralysie : réussir à accomplir quelque chose qui n’a besoin de personne d’autre pour être approuvé. Je crée pour moi et j’en suis particulièrement libre.

 

 En faisant cela, je cultive ma curiosité, mes expérimentations : je viens chercher de nouvelles matières, de nouvelles couleurs pour faire évoluer mes représentations. Je cherche, sans aucune gêne, ce qui marche et ce qui ne marche, et cela, pour des paysages, des objets, ou tout simplement pour des dynamiques entre des formes. Cela me permet aussi d’affirmer certaines sensibilités, certains reflex, et construire mon identité. C’est ce que j’ai appris lors de ma formation de lithographie en Espagne. Bien plus d’apprendre un savoir-faire, j’ai pris le temps de répondre à la question que nous devons tous nous poser un jour : quelles sont les images, les créations que j’aime réellement envie faire ? Pas pour l’école, pas pour ma famille, pour moi. Ainsi, j’ai affirmé mon envie de sortir de la narration figurée, j’ai expérimenté l’abstraction, découvert ma passion pour les images énigmatiques, flottantes, j’ai pratiqué ma manière de construite mes images par la construction des matières par exemple, etc.

 

 Cette situation n'est pas la seule manière de contourner la contrainte. Bien au contraire, beaucoup d'artistes ont utilisé cette dernière pour émanciper leurs arts. Les danseurs de la danse contact improvisation, par exemple, se donnent une seule et unique règle : " Le point de concentration fondamental pour les danseurs est de rester en contact physique avec son partenaire." (Steve Paxton) A travers cette contrainte, ils éprouvent une toute nouvelle liberté : mettant en jeux leur propre gravité, expérimentant une nouvelle conscience de leurs corps. Des artistes plasticiens, comme les très reconnus Jackson Pollock ou Robert Motherwell, ont utilisé la contrainte d'un procédé - l'un le "dripping" et l'autre la systématique reproduction d'un croquis fait au hasard - pour libérer la représentation. Comme l’affirme l'auteur québécoise Reine Maloin : "La vraie liberté consiste dans la faculté de choisir ses propres contraintes."