La place du hasard en art a depuis longtemps été questionné : les artistes, jusqu’au début du XXe siècle, avaient pour aspiration de ne laisser aucune place au hasard, puisque à leur titre, s’associait un savoir-faire précis et une forme de contrôle. C’est au début du XXe siècle que des artistes contemporains – majoritairement les artistes dadas – ont commencé à remettre en question les codes et les règles de la représentation. Plusieurs artistes se sont positionnés de manière très diverses face au hasard. Hans Arp, avec ses Rectangles selon les lois du hasard, créé ses œuvres en se tenant à la forme telle qu'elle lui apparaît dès la première disposition. Il se fie « à l'intuition érotique de la main, à la trouvaille instantanée de l’œil ». Il affirme que le hasard est sa matière première. D’autres l’envisageaient comme un défi pour maîtriser l’incontrôlable, comme Niki de Saint-Phalle par exemple. Je pense en particulier à son œuvre performance Tirs de 1961 qui consistait à tirer à la carabine sur des tableaux qui contenaient des poches de peintures. Les tableaux, détruits et recouverts d'écoulements de peinture, remettent en question leurs statuts d’œuvre d'art. Louis Gauthier, auteur canadien écrit « Le génie est le hasard de la technique et la technique de ce hasard. »

 

Pour mon cas, c’est dans le mode de création que j’ai trouvé une manière de jouer avec le hasard et l'imprévu. L’estampe, et en particulier la lithographie, ont été pour moi révélateur de mon envie de travailler ces derniers.

 

L’estampe convoque théoriquement un savoir-faire très précis qui ne laisse pas de place au hasard. Mais, pour l’instant, je n’ai pas l’arrogance d’affirmer une maîtrise complète de ces techniques – qui demandent des années de pratique pour s’y perfectionner. Au contraire, je suis dans un apprentissage permanent et une curiosité de comprendre. Cela explique une forme d'incontrôlé qui fait aujourd’hui entièrement partie de ma pratique.

 

Mona Hatoum confie : « Les choses m’arrivent d’elles-mêmes, elles se proposent à moi [...] je préfère me laisser surprendre ». Un dessin transcrit sur une matrice ne sort jamais exactement comme on l’avait prévu. En lithographie, chaque pierre a sa manière de réagir, d’accueillir l’encre ou le dessin. Les pierres demandent du temps pour apprendre à les connaître et c’est seulement en pratiquant à plusieurs reprises avec elles qu’on peut savoir comment les maîtriser. Elles sont comme des entités sensibles, avec leurs personnalités, leurs caprices ; et le travail lithographique s’envisage comme une collaboration. L’estampe est une technique qui demande que chaque étape de la composition d’une image soit décomposée. Ainsi à chaque nouvelle couche, il y a une surprise, un inattendu. Il faut apprendre à réagir face à l’imprévu, apprendre à réapprivoiser son propre dessin pour réussir à le faire évoluer dans la bonne direction. C’est ainsi un constant aller-retour entre l’intention et ce que la pierre a fait de mon dessin. Ce processus se transforme en une sorte de jeux entre la pierre et moi, et si nous revenons à l’étymologie même du mot "hasard", il est un déviré de l’arabe « az-zahr » qui signifie le jeu de dés. Il est indispensable de jouer avec ce qui nous échappe et de se laisser surprendre. Agnès Varda affirme : « On est ouvert au hasard et le hasard apporte les choses ».