L'HUMAIN À SON IMAGE

Les gens sont au cœur de mon travail, toujours et dans tous les cas. Je crois que c’est assez inconscient ; sans être misanthrope, je ne me considère pas toujours comme amoureuse de mes semblables, il m’arrive d’en être lassée et je supporte bien la solitude. Je ne crois pas non plus avoir une approche psychologique permanente, chercher à analyser ou les autres ou moi-même quand je crée, même dans la narration. Cependant, plus je regarde mon travail, plus il m’apparaît que tout tourne autour de nous autres humains ; dans mon dessin comme dans mon écriture ou dans les autres médiums qu’il m’arrive d’explorer, dans les œuvres qui me touchent et les histoires qui m’inspirent, une tripotée d’humanités. Je ne peux m’extraire de ma condition d’être humain dans une société d’êtres humains, quand bien même je le voudrais, et mon appartenance, tant biologique que spirituelle et sociale, à l’espèce humaine, conditionne irrémédiablement mon regard sur le monde – mais l’artiste qui peint, pense un paysage, le transforme aussi à travers son regard absolument humain. Je n’ai pas la prétention d’explorer la condition humaine, sa nature ou ses multiples formes vivantes dans l’intégralité de mon travail, mais je crois que cette condition apparaît toujours en filigrane dans tout ce que je fais, et ça ne me déplaît pas. Sans le faire exprès, je cherche toujours à comprendre la masse mouvante des humains, alors que je sais très bien que je ne comprendrais jamais, ni ce qui nous traverse tous, ce qui est l’essence humaine, ni ce qui fait chacun unique et individu. (En disant cela, j’ai l’impression que c’est le cas de tout le monde. Si ma singularité ne devait venir que de l’affirmation de ce biais humanocentré, ainsi soit-il.)

 

Le témoignage, la collecte et l’assemblage de la parole reviennent dans plusieurs de mes travaux, souvent un peu malgré moi. Partir du témoignage permet de m’abstraire de moi-même, sans perdre de vue la réalité des expériences. Ça me donne aussi l’impression de contourner certains écueils, puisqu’on ne peut pas remettre en cause un témoignage, nier ce que d’autres ont vécu. Néanmoins, à chaque fois, je me laisse prendre par les paroles que je recueille, et ce qui devait être un point de départ, ou un matériau, devient sujet et objet de mon écoute et de ma réflexion ; je monte son et vidéo comme un joaillier enchâsse des pierres précieuses sur le métal du bijou (loin de moi l’idée de dire que mes travaux sont de l’orfèvrerie, c’est pour l’image). C’est pour ça que j’aime travailler le son et la vidéo, et que cependant je déforme rarement mes sources ; je vois ça comme un échange, ils et elles me prêtent un peu de leur voix, de leur image, et moi je me mets à leur service pour en faire ressortir l’éclat dans l’alliance. Pour adapter King Kong Théorie, je voulais à l’origine proposer un montage percutant, punk, presque violent ; mais je me suis rendu compte que je n’avais aucune envie de découper à la hache dans les entretiens que j’avais filmés tant j’aimais écouter ce que les intervenantes ont à dire. Rien que de me concentrer sur un seul thème en moins de quinze minutes, et laisser de côté des heures de rush, ça m’a fendu le cœur.

 

C’est particulièrement prégnant dans mon travail de montage, puisque j’y capte directement l’image des gens qui m’entourent, mais je crois qu’on peut en trouver des traces dans tous les médiums auxquels je m’essaie. Dans le peu de photo que je fais, forcément. Je ne dessine quasiment que des êtres humains, souvent sans même leur environnement, souvent en me concentrant sur leur visage. C’est aussi évidemment une question de technique : les visages, c’est ce que je dessine le mieux, c’est ce que je sais le mieux dessiner (je ne sais pas dans quel sens faire le lien de causalité). C’est peut-être aussi ça que j’aime dans le design éditorial : me mettre au service de, allier les savoir-faire. Ça rejoint une certaine notion du collectif. Dans l’écriture, comme dans la vie, je parle des gens, je parle de moi à travers les gens et des gens à travers moi, je cherche à m’en entourer ; quand bien même les gens me fatiguent, me mettent en colère ou me désespèrent, ce sont eux qui me remplissent de bonheur, me font rire et animent ce que j’ai à l’intérieur. Je n’ai pas le choix que de les aimer radicalement, puisque je ne peux m’en défaire ; et j’aime assez la formule qui m’aide à m’en souvenir, fièrement et humblement, « humain-e parmi les humain-es ».

 

Post-scriptum (24 mai) : les soirs comme ça, je me rends compte qu’aimer les gens n’est pas un choix.

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tous ensemble, tous ensemble

parler de, écouter, faire avec les gens

et merci à mes gens qui m'inspirent

un peu

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