ENGAGÉ-E, VÉNER,

 QUEER, FÉMINISTE ET
 RÉVOLUTIONNAIRE

Le féminisme arrive à mes dix ans comme une évidence. Pourquoi les catalogues de jouets sont séparés entre filles et garçons ? Quand j’aurais des enfants, je découperai soigneusement toutes les images et je les collerai toutes ensemble, mélangés sur papier blanc. L’idée amuse pas mal mon père – il ne se rend pas encore compte qu’il a élevé une féministe extrémiste hystérique. De là, une prise de conscience glissante sur les inégalités et les rapports de pouvoir qui structurent notre société, en commençant par ce qui est directement à ma hauteur de collégienne. À quatorze ans, j’organise avec deux copines une mini-manifestation dans mon collège pour le 8 mars, journée internationale de la lutte pour les droits des femmes. La pionne n’a pas le cœur de nous interdire de faire de la proto-politique dans l’établissement. L’année suivante, je décide de lire Le deuxième sexe.

 

Tout cela ne vient sûrement pas de nulle part : ma mère rendait paritaires les histoires qu’elle me lisait petite. Mais l’élève dépasse rapidement le maître, et je politise rapidement mes engagements en prenant conscience que les inégalités ne sont pas uniquement dans les rapports interpersonnels mais qu’elles découlent de discriminations structurelles. Je ne sais pas si le message passe bien quand je déclare à mes camarades garçons, à peine pubères et submergés d’hormones, que s’il le faut je n’aurais aucun problème à manifester seins nus (les Femens sont malheureusement les seules militantes médiatisées). Depuis mon entrée au collège, je fais l’éducation sexuelle de mes copines ; mes connaissances sont incomplètes et imparfaites mais déjà plus consistantes que la moyenne.

 

En 2014 je plonge la tête la première dans le militantisme féministe IVL : blogs, groupes Facebook, vidéos, podcasts… J’avance à la vitesse de la fibre vers un féminisme – car les féminismes sont pluriels, divers, divergents – qui se veut inclusif et conscient du recoupement permanent des différents axes d’oppression (race, classe, genre, orientation sexuelle, religion, validité) et qui rencontre souvent l’anticapitaliste et le révolutionnaire. La société est régie par des rapports de pouvoir qui créent l’ascendance de groupes sociaux dominants sur d’autres groupes sociaux opprimés, selon différents critères qui ne sont pas incompatibles et dont la rencontre crée des situations individuelles qui doivent à la fois être prises en compte et organisées politiquement. Dans mon cas, l’investissement émotionnel dont j’ai toujours fait preuve dans la cause queer en particulier prend tout son sens quand je commence à revendiquer ma bisexualité et mon rapport non-binaire aux catégories sociales du genre. Les discriminations sont sociétales, structurelles, organisées, encouragées, encadrées directement ou indirectement par l’État en tant qu’il est garant de l’organisation politique de cette société ; les agressions interpersonnelles en sont l’émulation individuelle, la partie visible mais non le corps, non la racine.

 

Dans la lignée de tout cela, sans jamais cesser d’apprendre, j’essaie de mener ma barque avec ce que je peux de radicalité, de vivre et d’agir en accord avec mes idées. Je ne m’épile plus depuis des années. L’épilation, c’est un peu la partie visible de l’iceberg, le signe distinctif de la féministe hystérique, c’est basique, voire ras des pâquerettes ; pourtant, ça déchaîne encore les passions, donc ça n’est pas inutile, je crois. J’utilise au maximum un langage que je veux inclusif, j’essaie de donner la parole aux minorités quand je lis, quand je regarde, quand j’écoute, quand je parle moi-même. J’essaie de monter au créneau pour faire de la pédagogie militante le plus souvent possible – c’est pas souvent possible, je suis occupée et sanguine. Je ne suis pas d’une radicalité totale ; ma misandrie idéologique trouve peu de répercussions concrètes dans mes relations humaines (mes amis, mes amoureux soupirent de soulagement) ; je m’amuse un peu trop à écouter, regarder, rire avec ce qui est loin de coller à mes idéaux. Mais vu l’état actuel du monde, sans ça on ne peut plus vivre en son sein, et mon militantisme n’oublie pas mon épanouissement (l’individualisme a de beaux jours devant lui). En plus, le mot « radical » dans le contexte féministe a un sens politique bien précis qui s’éloigne de ce que je revendique et de ce que je veux qu’il dise. Ce n’est pas toujours cohérent, mais j’essaie d’y trouver mon équilibre. De toute manière, si je le fais, je suis une mauvaise féministe parce que je ne colle pas à tout instant à mes volontés révolutionnaires, et si je ne le fais pas, je suis une mauvaise féministe parce que je suis intolérante et utopiste. Impossible de gagner ; le diagramme de Venn des injonctions faites aux femmes, c’est deux cercles séparés. Alors autant faire ce qu’on veut (et des gros doigts d’honneur au patriarcat, au passage).

ON NE NAÎT PAS FÉMINISTE

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tout est politique

respirer, boire, manger féminisme

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