N'IMPORTE QUOI GUIGONIS

 REND LA JUSTICE

Je ne suis pas vraiment quelqu’un de cohérent et à vrai dire j’en suis assez fier. Par exemple : mes goûts musicaux n’ont aucun sens, et quand je mets ma playlist en aléatoire, Brassens succède à Jimmy Sommerville, Bach à Rage Against The Machine, Booba à Iron Maiden, Ultra Vomit à Avishaï Cohen, La Rue Kétanou à Shakira. Au panthéon de mes films préférés, on retrouve Matrix, Lou ! Journal Infime, Les Tontons Flingueurs ou Romeo+Juliet. On peut appeler ça de l’éclectisme, j’aime autant dire que « n’importe quoi » est mon deuxième prénom. Les artistes que les journaux appellent « touche-à-tout » m’irritent parce que je veux faire pareil mais que j’aurais aimé le faire en premier. Dans ma pratique aussi, c’est le « birasse ». Dessin (sans outil prédominant), photo (un peu), écriture, graphisme, volume, son, théâtre, typographie, danse, théorie, gravure – et si je ne fais pas de textile c’est qu’à un moment il a fallu choisir. Ça n’aide pas à trouver ma voie, quand mon médium de prédilection change toutes les deux semaines. Je touche à tout, oui, mais quelque part je regarde plus que je n’explore, j’expérimente mais je n’approfondis pas. Ça me tente pourtant, et parfois je brûle de me lancer à corps perdu dans l’une ou l’autre des techniques, de me consacrer à une des voix que je propose ; mais j’ai peur de me lasser, peur de rater des choses ; la vie est trop riche pour se fermer des portes, je veux tout faire à la fois et décider c’est toujours abandonner. Impensable de s’ennuyer, trop difficile de faire un choix, souvent je me laisse porter. Le proverbe rosbif dit : « Jack of all trade, master of none ! (Still better than a master of one) ». On ne doit pas toujours croire les proverbes.

 

Je relie cette recherche constante de l’éclectisme avec un fort besoin de justice, d’égalité. Attendez – je vais essayer de montrer que ça a du sens. C’est bien sûr primordial dans mon engagement. Sauf que chez moi, parfois ça tourne au TOC. Quand je mange un paquet de M&M’s, je les étale devant moi, puis je les rassemble par couleur ; je mange d’abord dans les tas les plus fournis, pour être sûr de pouvoir terminer par un enchaînement équilibré d’un bonbon de chaque couleur. Oui, je sais qu’ils ont tous le même goût ! Ça n’est pas le souci ! Je trouve ça aussi bizarre que vous, mais c’est comme ça que je fonctionne, c’est tout. Je ne vais pas entamer une psychanalyse pour savoir d’où ça peut bien venir. En tout cas, je me rends compte que je procède de la même manière dans ma pratique (dans le dessin en particulier, mais même en général) : si j’achève une série d’illustrations au crayon de couleur, il faut que je passe à la peinture. Si j’ai déjà peint, il faut que je prenne un stylo. Voire, il faut que je délaisse le dessin pour la vidéo. Mon projet de fin d’année dernière rassemblait du son, de la vidéo et de la peinture. Ou alors, si je décide par exemple de travailler plusieurs fois à la plume, il me faut un carnet entièrement dédié à cette forme particulière, comme celui dans lequel je fais des mini-bds d’autofiction. Je régule, je classe, je me mets contrainte sur contrainte pour m’aider à savoir où je vais. Je ne sais pas si c’est une béquille ou un bâton dans les roues, sans doute un peu des deux, selon les moments, selon les projets. Dans ma tête c’est classé plus précisément qu’aux archives nationales, cotation pointilleuse avec dix rangs après la virgule pour séparer précisément les thèmes, les techniques, les sujets. En plus, ça ne marche jamais vraiment, parce que la pensée et la création n’aiment pas tellement se laisser enfermer. Ça explique peut-être que j’aie du mal à allier, à marier, à faire se rencontrer. Mon gros foutoir se croit très organisé.

 

 

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