On la trace, elle s’étend. D’un point à un autre, elle circule.  On peut l’étirer jusqu’à ce qu’elle prenne la forme souhaitée. La poser un endroit, et la répéter sans qu’elle ne s’épuise. La multiplier comme Pascale Marthine Tayou a utilisé plusieurs sacs plastiques pour réaliser son œuvre « Plastic bags ». Il les a accumulés de sorte à ce que l’ensemble évoque une ruche, un cœur.

Il est possible de la superposer, afin d’obtenir des traits qui se croisent et qui produisent des combinaisons différentes. À l’image des hachures. Cette description me rappelle celle du rhizome dont parle Félix Guattari et Gilles Deleuze dans leur livre Mille plateaux. Ils en donnent cette définition :

 

« À la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature. […] Le rhizome n’est fait que de lignes : lignes de segmentarité, de stratification, comme dimensions, mais aussi ligne de fuite ou de déterritorialisation comme dimension maximale d’après laquelle, en la suivant, la multiplicité se métamorphose en changeant de nature. »

 

En commençant un projet, la première idée n’est pas forcément la bonne, elle change, évolue ou se détruit. On part du chaos et on avance au travers des failles : « Ses chemins – par nature imprévisibles– obéissent à l’il-logique créatrice du chaos, de la vie, de la liberté. ». En partant de cette idée de « rhizome », et en m’appuyant sur l’univers du végétal, j’ai cherché à le définir visuellement. Et à m’intéresser également à sa proxémie, ainsi qu’à celle de la racine.

 

Puis en m’inspirant de mon travail et avec toute cette trame de recherches que j’avais, je me suis concentrée sur le mot « ligne ». Avec la ligne, on part aussi de rien, d’un rien qui peut se modifier laisser le trait se dessiner et voir jusqu’où il s’étire. Elle prend des aspects différents selon les projets que j’aborde. Je la retrouve notamment dans mes projets en photographie. Par exemple, en argentique, avec mon premier projet de première année. Il était question de s’intéresser à cette technique et de photographier ce que l’on désirait dans l’école.

Sans mauvais jeu de mot, j’ai pris ce que j’avais sur la main : ma main. C’est d’ailleurs en partant de cette idée que j’en ai fait une série. La main me fascine : la façon dont elle se tord gracieusement ou lorsqu’elle devient rigide, agressive. Un mécanisme qui laisse apparaître des lignes, témoins de son vécu et témoins de son rythme. Toutes sortes de lignes se juxtaposent entre elles pour composer une trame de tracés hétérogènes. Si on prend le temps de la regarder, la main est comme une toile où s’étirent des chemins. Ou une partition comme les œuvres de Wassily Kandinsky, où toutes les formes naviguent entre elles et créent presque un brouhaha ordonné. Ainsi, les autres photos de cette suite photographique évoquaient des rapports entre les lignes d’un radiateur et la maille d’un pull, ou encore les courbes et le creux du cou.

 

Puis, toujours un projet photographique, où cette fois, il fallait s’inspirer d’une photographie déjà existante afin d’en créer une série. J’ai choisi une image de Ray K Metzker. Elle représente une partie d’une ville en arrière-plan avec un objet frêle au sol, au premier plan. Ce que j’ai remarqué, c’est que cette ville ou du moins les immeubles que l’on aperçoit, se structurent grâce à la lumière et aux ombres. Ils semblent, d’une certaine façon, l’aspirer, la dévorer ou, au contraire, la dévoiler.

En effet, il y a comme un jeu graphique entre des lignes de lumières et des masses d’ombres qui composent l’environnement. En donnant une orientation et des formes géométriques inédites, à la manière d’un tétris. Fines, denses, les lignes filtrent, recomposent et accentuent les ombres. Comme si elles marquaient, effleuraient un paysage. Ainsi, avec tous ces éléments, j’ai composé des images en noir et blanc en gardant une même esthétique : celle de capter des traînés et des réseaux lumineux. Mais aussi des fissures, des failles dans un paysage ordonné.

 

La ligne, pour capter le mouvement aussi. Le mouvement d’une danseuse, Anne Marion.

Échapper à une réalisation figurative et opter pour un laisser-aller : la ligne qui devient courbe. Et qui évoque le geste, un processus, une chorégraphie. Au final, c’est un amalgame de traits en tout genre, de lignes qui bifurquent, se piquent, qui donnent lieu à une forme abstraite. Ça me rappelle aussi l’écriture automatique, et dans mon cas, le dessin automatique. À main levée, sans réfléchir, la structure se définit. Pour explorer quelque chose de nouveau.  Je pense notamment à Jean Dubuffet et l’art brut qui souhaitait justement une forme d’émancipation à travers ses images. À la recherche d’un autre langage. C’est également un aspect que j’ai repris pour élaborer une nouvelle façon de dessiner qui est devenue naturelle avec le temps. Même si j’aime travailler la texture, le détail, les lignes sont beaucoup plus épurées, ouvertes. Elles respirent. Elle est autant présente dans la construction d’un personnage qu’en arrière-plan où elle occupe l’espace de manière abstraite.

 

 

Un autre exemple, c’est lorsque j’ai travaillé au grand format, au fusain. Le thème était l’animalité. Travailler en grand laisse place à plus de spontanéité et m’a permis d’avoir un autre rapport avec la ligne : De la diriger autrement, de l’entrecouper pour laisser passer la lumière ou de la construire sous forme de bandes.

Ce travail autour de la ligne est aussi présent dans mes travaux de gravures, linogravures et lithographie. En effet, ce sont des techniques qui nécessitent des outils particuliers et donc un traitement du tracé bien précis. Et souvent, une simplification des formes. Gratter, façonner ou encore fissurer la ligne. En fin de compte, elle devient différente : elle n’est pas forcément droite, elle tremble, se tord. Elle peut se lire comme de simples traits parallèles ou perpendiculaires qui s’étalent le long de l’image et se continuent hors-champ. Comme sur une cartographie.

Un espace ouvert, un espace d’errance représentant notre paysage intérieur, nos chemins qui se croisent au-delà, quelque part. Des idées nomades qui s’étendent, s’ancrent, s’éparpillent. Pour mieux s’explorer.

 

Je pense notamment à Tim Ingold et son livre «Une brève histoire des lignes» que j’ai commencé à découvrir. Il y mène une véritable exploration sur tout ce qui pourrait s’identifier à une ligne, être lue comme telle. Que ce soit une activité, une action, une ressemblance. Ces caractéristiques sont souvent liées à des activités du quotidien comme parler, s’exprimer au travers de gestes, ou simplement marcher. Stimulées, fabriquées par nous-mêmes, un peu partout autour de nous. Elles peuvent aussi bien prendre la forme de traces ou de fils. Aussi, il définit le trace comme étant

« une marque durable laissée dans ou sur une surface solide par un mouvement continu ».

Cette façon qu’il a de décrire cette omniprésence des lignes autour de nous, intervient aussi avec mon travail autour de ce corpus : tant elles sont présentes dans mes textes qui parlent de «la main» ou du «blanc».

Il mentionne ainsi l’expérience qu’a mené Richard Long. Une expérience qui sera la base de sa création artistique : «A line made by walking» qui date de 1967. Il s’agit d’une photographie en noir et blanc qui représente un tracé au sol, en pleine campagne : celui de sa marche, l’acte de marcher. Puisqu’il s’agit d’une oeuvre éphémère, il décide alors de la photographier pour en quelque sorte la prolonger, la garder en mémoire. «L’art de marcher» rentre dans sa création artistique. C’est pour lui une manière de connecter l’art, la nature et son propre corps, de laisser sa trace dans le paysage. De le marquer de sa présence, de son identité et tout simplement, de voyager. Parfois, il utilise aussi la carte comme moyen de recueil pour mettre en avant sa démarche.

Il dit :

 

« Une carte peut être utilisée pour préparer une marche. Elle peut aussi aider à faire une œuvre d’art. Les cartes sont porteuses d’informations ; elles montrent l’histoire, la géographie et la typonomie des lieux. Une carte est une combinaison artistique et poétique de l’image et du langage.»

 

Je pense que c’est une façon pour l’artiste de mieux comprendre son itinéraire/initiative, le territoire qu’il a choisi. En façonant une carte visuelle qui témoigne de son existence avec des marques, un «language». Je pense à Denise Lach, artiste calligraphe, qui puise son inspiration dans la nature: des motifs qu’elle décline comme les textures dans le bois, les tracés dans le sable, qui lui serviront de base pour créer des écritures parfois illisibles. Son but est avant tout d’expérimenter, d’explorer, d’apporter une autre lecture, de décliner pour percevoir une forme d’écriture rythmée. Son écriture et aussi son language, ses lignes.

La main parle. Discute, dit des choses, exprime sa pensée, sa chaleur. Sa colère, son enthousiasme, son impatience. Elle touche, effleure, caresse, pince. Elle devient langage. En fonction de son mouvement, du positionnement de ses doigts. Elle me fascine. Juste en la regardant se mouvoir, au moment même où je suis en train d’écrire ce texte.

Pour réaliser mon affiche sur «Dis-moi dix mots», j’ai choisi le mot «griot» qui désigne est une personne qui officie comme communicateur traditionnel en Afrique de l’Ouest. Pour ce faire, j’ai réalisé un personnage, concentré, en pleine méditation. Les yeux fermés, il a les mains élevées au-dessus de sa tête. C’est de ses mains qu’émane un pouvoir, le déroulement de l’histoire qu’il est en train de raconter.

Elles sont placées ainsi de sorte à ce qu’elles lui apportent la force pour conter la mémoire d’une histoire passée. Comme lorsque certains croyants invoquent leurs Dieux en tendant les mains vers le Ciel.

En implorant, en remerciant : une communication s’opère entre l’au-delà et notre monde.

Elle est médiatrice, elle a un pouvoir. Il me semblait important de la dessiner afin de souligner cet aspect.

 

La main est donc assez présente dans mes dessins de personnages. Lorsque je dessine une femme, un homme ou une créature. Un être tout simplement. J’y ajoute tout le temps la main. Sinon j’ai le sentiment que mon dessin n’est pas complet. Elle est disproportionnée, petite ou grande par rapport au reste du corps. Las, en action, souvent reliée à la tête-même du personnage. Que ce soit au niveau de la couleur : les deux ont la même teinte.

Ou alors lorsqu’il s’agit de contraste, je renforce le tracé des doigts de la même façon que le visage du personnage. Pour que tous les deux soient visibles. Elle parle avec le visage en quelque sorte. Du moins, les deux ont souvent la même émotion : le visage surpris alors les mains sont écarquillées aussi. Souvent, l’un ne va pas sans l’autre. Un travail que je trouve très inspirant, c’est celui de l’artiste viennois : Egon SCHIELE. Ses dessins, ses corps maigres, allongés, élancés.

Et puis une main qui semble si torturée et à la fois très précieuse dans la façon de se tenir, de se mouvoir. Elle retombe, longue, elle a un poids. Je trouve que cela vient aussi des couleurs qu’il utilise qui lui donne même une sorte de personnalité.

 

Un autre artiste, Omar Reda. C’est un photographe qui a entrepris de photographier les mains d’hommes et de femmes du monde entier. Des individus de différents pays, aux métiers différents, aux histoires distinctes. Selon lui, la main c’est aussi le portrait de ces personnes, elles traduisent une partie de leur vécu : leurs lignes dévoilent des secrets, leurs cicatrices témoignent de leur passé, des choix qu’ils ont entrepris. Elles marquent aussi l’identité de ces gens et révèlent comment leur voyage y a été sculpté.

Je me réfère également aux photographies de Jean-Philippe Beux, artiste français qui partage le même ressenti qu’Omar Reda. Il en parle en ces termes : «Les mains sont le reflet de nos caractères, de nos vies. Elles contiennent à la fois notre passé et la projection de notre futur ».Toujours dans la photographie, mais cette fois-ci avec de la mise en scène. C’est l’artiste Louis Blanc qui réalise des photographies de corps-sculptures, de corps qui se plient, se métamorphosent, s’imbriquent, se tordent. Toujours en tension, comme les mains qu’ils représentent, expressives. Elles parlent : La main est comme un fragment autonome.

 

 

Intervenir sur la surface du tableau. Y déposer des couches de peinture, des couches de papier pour lui donner une autre consistance, un autre aspect. Superposer des éléments, puis les couvrir en appliquant une autre substance. La texture peut se constituer de plusieurs manières.

Parfois délicate, d’autres fois rugueuse. C’est souvent le médium que j’utilise qui influence sa finalité. Je prends l’exemple de mes peintures ou de mes aquarelles. Souvent, lorsque je commence à coloriser, le résultat ne correspond pas à l’idée initiale. Alors j’accumule successivement de la peinture. La peinture en soi est déjà un médium très pâteux qui apporte donc du relief une fois superposé.

Mais il y a aussi le geste et la qualité de la surface qui sont importants. Tout dépend du message que je veux porter. Il peut s’agir d’un papier granuleux, dur, lisse ou encore doux. Qui, au contact de l’eau, ou du pinceau, se transforme. Il est actif, il modifie la trace du matériau ou alors, il est simplement passif.

Dans mes croquis personnels, je prends plaisir à tester cet aspect, en retravaillant plusieurs fois une partie, en l’épuisant presque. Lors du workshop en peinture par exemple, où le thème était le portrait. Après avoir fini mon visuel principal, je m’étais questionnée sur le fond. Sur ce qu’il allait devenir.

Et au lieu de passer ma couleur d’arrière-plan autour de mon visuel principal, j’ai pensé à l’appliquer, en transparence, par dessus le portrait. Ce n’était pas grand chose mais cette superposition très légère apportait une autre texture au dessin. Quelque chose d’inattendu sur l’instant. Un aspect flou à mon autoportrait. Seulement, il s’agissait d’une texture éphémère, car une fois que la matière avait séché le rendu n’était plus le même. Il était mat, forcément. De plus, les coulées d’eau avaient séchées et marquaient d’avantage cet aspect figé.

Ensuite, il y a aussi l’outil qui agit sur la matière. Quand je travaillais autour du projet de «kitchen-litho», je fus agréablement surprise de constater comment des objets du quotidien pouvaient aider à la réalisation d’une image. Avec des supports différents au toucher, à manipuler :

Je dessinais sur du papier aluminium, puis je le trempais dans un bain de coca-cola, et j’y appliquais une couleur, le papier encore humide. Pour ensuite le transférer sur du papier plus ou moins épais. Puis pour appliquer correctement la couleur et afin d’obtenir un résultat efficace, j’appuyais à la cuillère ; un peu moins à certains endroits pour avoir des valeurs différentes. Moins prononcées. De cette manière, cette expérimentation m’a permise de fusionner plusieurs couches d’étapes, pour, comme un gâteau, avoir des strates qui s’assemblent.

Emmanuelle Mason est une jeune artiste française qui manipule plusieurs médiums pour réaliser une œuvre. Elle évoque aussi son rapport au papier que j’ai trouvé plutôt pertinente. Elle dit :

 

«Je n’ai de cesse d’interroger le dessin, d’une façon où le papier devient un corps, un territoire, un «milieu». Parfois, c’est le papier lui-même qui devient dessin, alors que je le coupe, le brûle.»

 

Je prends aussi exemple sur Willem De Kooning qui repassait des couches successives de matières sur ses peintures. Il finissait toujours par les gratter pour faire ressortir des éléments antérieurs. Il lui arrivait aussi de coller un journal par-dessus qu’il enlevait pour faire apparaître des motifs publicitaires, des images, des écritures. Ses toiles n’étaient jamais vraiment finies. Elles duraient.

 

La lumière aussi un est outil que j’utilise pour entrevoir des textures, parfois dissimulées par l’ombre. En effet, quand j’ai entre mes mains ma plaque de rhénalon, je fais toujours en sorte de la disposer selon un angle précis pour percevoir des brisées ou les griffures de la pointe sèche. C’est fascinant d’observer la matière qui se dessine en fonction des traînées de lumière qui se posent sur elle. Cette démarche, je l’ai employé pour réaliser un projet photographique qui s’associait avec une autre discipline : le volume. Nous étions à Bouzey, et nous étions entouré de végétations.

 

Cette partie du corps est également présente dans ma première animation solo, que j’ai intitulée «À fleur de peau». Au risque de me répéter une nouvelle fois, mais il est quand même important que je précise à nouveau de quoi il s’agit : c’est l’histoire d’une femme qui perd son visage car ce dernier devient invisible et s’échappe sous forme de voile. Elle tentera par la suite de la récupérer avec sa main pour ensuite l’essuyer sur son visage afin qu’il réapparaisse. C’était aussi une manière de faire écho à la relation entre le visage et la main. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Peut-être parce que ils expriment tous deux des choses, des émotions, que l’un ne va pas sans l’autre ? La main prend, donne et redonne. Symbole d’une action bienfaisante. Elle redonne son visage à la femme. Elle est dotée de tellement de caractéristiques. Elle façonne aussi, elle est créatrice. Plusieurs messages pourraient passer par cette animation.

 

Une main aussi qui lâche-prise, comme dans le geste de dessiner des choses abstraites. Avec la danseuse Anne-Marion : le mouvement du corps qui s’élance, le temps de réalisation qui était compté. Il y a aussi le médium. Je travaillais au fusain le modèle vivant : des mouvements circulaires, à main levée, sans jamais la poser, sans jamais casser le fil : résultat final, des corps en fil de fer. Une façon de privilégier l’aléatoire du geste refusant la maîtrise du dessin et favoriser l’accident. Et puis, le fusain étant un matériau gras, il y a aussi le geste d’estomper la matière, ou de retravailler directement au doigt et de les laisser parcourir le dessin : moins de limite.

J’en parlais déjà dans mon texte dédié à la «dualité» mais : La main m’évoque aussi, contrairement au lâcher-prise, la minutie. Je rebondis sur le fait d’utiliser ses doigts directement, mais cette fois-ci pour apporter une meilleure précision. En effet, après avoir créer notre typographie onigiri sur logiciel, nous avons eu l’intention de la mettre en mouvement sous forme de stop motion.

Dans le but de créer notre typographique animée. Pour se faire, nous avons travailler avec du riz pour créer de vrais onigiris. Chaque mouvement était millimétré. Certains passage nécessitait de la dextérité, d’être méticuleux. Comme un effet de pâte à modeler. Ce qui nous a rappelé le caractère précieux de ces mets qui sont très délicats : une mention à la cuisine japonaise et leur façon, aussi, de manger leur plat, avec des baguettes.

 

La main et l’écriture : manuscrite. Étrangement, c’est parfois plus apaisant, plus plaisant d’écrire à la main. Même si j’ai perdu l’habitude, j’essaie toujours d’écrire mes premiers jets, les premières idées de façon manuscrite. Il y a quelque chose de plus naturel ? Dans la manière d’écrire je veux dire : raturer, déchirer, rogner, recommencer. Écrire une idée dans la marge ou la reporter un peu plus bas dans la feuille du cahier. Une écriture plus libre, plus spontanée.

 

En forêt, malgré les champs d’arbres et d’ombres qui se dressent et solidifient l’espace, la lumière arrive à se glisser à quelques endroits et parvient à raviver un certain nombre d’éléments. Comme si elle caressait doucement la matière, structurant d’une autre manière le paysage. S’en va puis revient, un peu comme une lampe torche. Elle dévoilait un volume, une texture au bois, et l’animait autrement.

 

Afin de concevoir une édition il est essentiel de choisir le bon papier. Le bon papier avec la bonne texture. Le message que l’on souhaite évoqué influence souvent le choix du papier utilisé pour notre livre. Car un c’est un objet que l’on manipule, que l’on peut tordre, que l’on tient, que l’on transporte un peu partout. Que l’on empreigne, que l’on effleure, que l’on brise, que l’on survole. On entretient une certaine relation avec lui. Durable ou pas. Mais aussi avec l'histoire qui s’écrit en lui. On s’en souvient. Et le choix du papier peut animer/entraîner ce sentiment. Le nuancer.

Un papier doux, très fin révélerait forme de fragilité. À manipuler avec délicatesse(tendresse). Tandis qu’un papier avec un grain irrégulier, un papier rigide et ferme évoquerait la violence, un caractère impassible. Peut-être une ambiance lourde. Le toucher c’est ce qui amène aussi à vouloir poursuivre la lecture. Sans même lire le livre, juste le feuilleter.

De ce fait, pour confectionner mon édition en lien avec le «studio-édition», j’ai utilisé un papier très léger, facile à manipuler, fragile et délicat comme les sentiments de mon jeune personnage. Ainsi que des feuilles de calques pour mettre en relation cette envie de se confier, de se dévoiler.

De ne plus se cacher.

Chung Chang-Sup était un peintre sud-coréen qui utilisait le hanji pour réaliser la plupart de ses toiles. C’est un papier traditionnel coréen qui demande un long processus de fabrication à partir de fibres de mûriers. Ainsi ce papier particulier ne lui servait pas seulement de support mais il lui servait également à former de délicates altérations, créant alors des froissures. Il le malaxait, l’étirait. Au final, ses œuvres étaient très simples, et inspirait un caractère serein, léger, voire quelque fois brut.

 

Ensuite, en travaillant le workshop in-situ avec Vincent Tholomée, j’ai remarqué qu’il y avait ce grain, cette texture dans la voix quand il lisait. Une intonation particulière qui permettait de se projeter, d’écouter les mots qui résonnaient comme une musique.

Et puis, il y avait aussi ses gestes. Des gestes qui accompagnent la lecture. À la fois maîtrisée, dansant, se remuant et s’arrêtant petit à petit, sans jamais se figer.  Il chante les mots, il les berce grâce à la texture de sa voix.