Respirer. Se dégager, se confronter au silence. Et être au calme. En osmose avec ce qui nous entoure. Jean Dubuffet l’a déjà expérimenté avec la Closerie Falbala : une grande forteresse qu’il crée en dehors de toute agitation. Il y construit aussi un parc autour d’elle. C’est pour lui une façon de déambuler, de réfléchir à autre chose, de se poser des nouvelles questions : une manière de se créer un refuge pour s’isoler du monde et ne plus restreindre ses pensées. C’est un voyage à la réflexion, à l’introspection. Face au vide, face au blanc.

Le blanc, l’espace...le blanc tournant. Le blanc occupe une place assez importante dans mes projets. Comme une brèche, ou alors une autre donnée qui a aussi une signification. Au-delà du simple fond blanc qu’on lui attribut.

Par exemple, pour le studio édition, j’ai conçu des visuels très simples et linéaires qui s’inspiraient du paysage. Ils pouvaient être au milieu, ou dans un coin de la feuille. Enveloppés dans le blanc.

Ou au contraire posés sur le fond blanc, comme on poserait un petit élément sur une surface épaisse.

Et il en va de même pour le texte de cette édition qui lui constituait un morceau de l’environnement. Je ne sais pas si c’est dû à une forme de mélancolie, de vide que j’ai ressenti quand j’étais à Wimereux mais le blanc a pris une place plus importante dans ces visuels. Je ne ressentais pas le besoin de parler de beaucoup de choses, seulement l’envie de respirer et d’observer ce qu’il y avait autour de moi. Sans me questionner sur le boulot qu’on me demandait, juste tracer sur le vif. Je me sentais légère. Une envie de méditer peut-être.

 

Le blanc, je le retrouve aussi en peinture, avec le projets des jardins de cocagne ou dans mes projets personnels. Où il m’arrive souvent de les laisser les choses en suspend. En effet, j’apprécie quand un dessin n’est pas complet, qu’il se suffit qu’avec quelques formes, lui donner une image «fracturée». C’est comme une idée d’improvisation, d’une image qui est plus ou moins en cours, dans l’attente. J’apprécie qu’elles soient inachevées. Ça permet aussi de faire intervenir des contre-formes, et d’apporter une autre lecture. Néanmoins, la première fois que j’ai laissé une peinture inachevée, c’était par manque de temps et par manque d’envie de la continuer.

De là, j’ai eu un regard nouveau sur la façon d’appréhender mon écriture graphique. Il m’est maintenant important de laisser le morceau gauche (par exemple) de dessin moins construit que celui de droite. Et en soit, au premier abord elles semblent inachevées mais pour moi, elles ne le sont pas.

Je pense notamment au travail d’Ulrike Bolenz, artiste allemande, qui représente souvent des corps, d’hommes et de femmes, nus. Elle retravaille la matière, la surface, tout foisonne autour de ces corps, qui sont transpercés par des tracés de vides, de blancs. Les corps sont fragmentés, vulnérables : ils expriment quelque chose qui se construit, se déconstruit voire même qui mute.

Il y a aussi l’illustratrice Eliza Ivanova, dont le travail m’inspire beaucoup. La plupart du temps, ce sont des personnages qu’elle réalise. Parfois, englobés dans le blanc, qui apporte au dessin une certaine finesse, une élégance, et permet de se focaliser sur les gestes alors qu’une partie d’un bras est manquant, ou du regard alors que l’on distingue à peine les pupilles.

 

De même pour un projet de collages, où nous avions comme base un magazine, qu’il nous fallait   déformer. Pour ensuite créer une série de 3 collages sans de contraintes envisagées. Par exemple, faire apparaître des formes qui nous interpellaient. Pour ma part, mes images s’imbriquaient les unes sur les autres. Mais contrairement à mes travaux en peinture, ces visuels ne s’accordaient pas au blanc de la même façon: car le blanc du papier dans mes peintures se marie à la couleur comme s’il la traversait, comme une brèche, tandis que le blanc est plus considéré comme un fond, un «blanc tournant» quand il s’agit de mes collages.

En tant que valeur, le blanc symbolise la sagesse, l’innocence, la pureté. C’est pourquoi j’ai aussi souhaité le mettre en valeur pour ma première animation 2D, «À fleur de peau». En effet, le thème étant «femme/homme invisible», j’ai imaginé un univers assez doux dans lequel une femme perd son visage et tente de le retrouver. C’est pourquoi j’ai privilégié des tracés légers, un dessin filtré, vaporeux. Toujours avec cette envie d’obtenir un rendu proche de l’esquisse et que le blanc puisse envelopper tous les visuels.

Le blanc lui-même: il m’est indispensable en peinture. J’en ai toujours besoin pour composer une couleur. Je préfère obtenir des couleurs moins dures et les casser en rajoutant du blanc. Avoir des camaïeux. Il arrive aussi que je mélange directement la peinture blanche à même une couleur déjà appliquée. Je l’emploie aussi pour travailler la matière et donner de la texture à l’image. Mais aussi du relief pour avoir une illusion de strates et travailler le blanc de manière plus rugueuse. Apporter une sensation au dessin que l’on touche avec les yeux.

Ensuite, il y a une observation que j’ai faite récemment. En étudiant un peu mieux Ray k Metzker, j’ai découvert que c’était un photographe qui prenait son temps pour découvrir ce qu’il y avait autour de lui. Il scrutait, observait. Il devenait spectateur. Il dit :

 

« D’abord, j’observe minutieusement tout ce qui s’y passe, l’appareil tourné vers le sol puis, je le relève et je m’intéresse à ce qui circule, au flot mouvant d’hommes et de femmes qui apparaissent, disparaissent, à cette pulsation ».

 

J’y pense parce que le «blanc de la lumière» fait partie intégrante de ses photos. Ainsi, pour essayer de comprendre son point de vue, j’ai observé, moi aussi, autour de moi. J’ai pris mon temps.

Et j’ai remarqué que le blanc est une «couleur» assez rare. Qu’il est souvent cassé, qu’il change avec le temps. C’est peut-être curieux dit comme ça mais c’est juste une expérience très simple que j’avais envie de mener. Ça m’a amené à prendre conscience de petites choses et à regarder attentivement des éléments qui peuvent passer inaperçus : des points, des lignes, touches et même chez moi. Il est présent partout. Il signale, structure...On passe, repasse devant, on le salit et on le repasse à nouveau. Ainsi en m’inspirant du procédé phographique que j’ai mis en place pour le studio-édition, qui consistait à superposer deux images différentes pour qu’elles ne forment qu’un seul paysage, je pense réaliser un projet qui aura pour but de relier ces éléments, et de les faire  fusionner. Une façon de les mettre en avant et de les faire parler entre eux.

Et puis il y a un photographe : Erwin Olaf. Il a exécuté une série photographique qu’il a nommé «Waiting».

 Il s’agit de photos en noir et blanc qui mettent en scène des femmes toujours dans uns situation d’attente. Visuellement, je trouve qu’il y a quelque chose de pesant mais d’à la fois calme. On ne sait pas ce qu’elles attendent, et les effet lumineux sont d’autant parlants, signifiants, alarmants? Certains femmes sont face à une fenêtre, parfois enveloppées dans un blanc qui semble les dévorer, les absorber dans leur pensées. Les retenir dans cette situation d’attente et les plonger dans un silence, comme si ce «blanc lumineux» cherchait à les mettre à nu. Mettre à nu des situations trop «propres», trop soignées.

En première année, je dessinais beaucoup au stylo à bille, au feutre fin. Ce sont des outils qui poussent à dessiner de façon précise, minutieuse. Notamment pour le premier sujet de vidéo : il fallait illustrer les différentes définitions du lexique cinématographique. Comme je l’ai précédemment dit, j’aime dessiner des créatures, des personnes avec des proportions hors-normes, des personnages irréels. Leur donner des attributs proche de l’univers d’un jeu vidéo avec des super-héros, avec une panoplie, des «skins» c’est-à-dire un vêtement, un déguisement qui les distingue.

Je suis sensible à l’écriture graphique d’artistes comme Kim jung Gi, Ian Mcque ou encore Katsuya Terada. Leurs dessins à la fois réalistes et fantaisistes. Presque trop travaillés mais toujours impressionnants, notamment par leur maîtrise des proportions ou de la perspective. Mais aussi des qui travaillent autour de la peinture numérique comme Craig Mullins.

Beaucoup de jeux vidéos me fascinent par cet aspect. Les planches de recherches des personnages, de leur émotions, de la texture de leur environnement et de leur vêtement.

Tout cet ensemble, tout ces éléments qui ont permis la création du jeu. Partir de simples esquisses pour aller vers une colorisation plus poussée. Un travail qui se fait par morceaux, un passage entre le travail à la main et le travail à l’ordinateur. Il m’arrive souvent de regarder des «gameplays».

Le mot «gameplay» désigne les caractéristiques d’un jeu vidéo l’action et les règles du jeu.

Et sur Youtube, par exemple, il existe des vidéos où une personne se filme en train de faire un gameplay d’un jeu vidéo. Il est vrai que ça peut paraître bizarre de regarder quelqu’un joué, mais certaines de ces vidéos sont des «gameplays playthrough» c’est-à-dire qu’elles permettent de faire découvrir au spectateur l’univers du jeu. C’est comme partir à sa découverte. Et d’apprendre l’histoire, les graphismes, l’ambiance, des morceaux du jeu vidéo. Des détails. Je suis notamment sensible à des jeux comme «The last of us», «Little nightmare», «Outlast» ou encore «God of war», ce sont pas jeux vidéos très joyeux mais leur univers visuel est remarquable, proche du réel.

 

Ainsi, en rassemblant tous ces éléments qui me fascinent, il est inévitable que dans sa composition, le rendu de mon dessin soit complexe. En effet, afin de constituer ce glossaire cinématographique, j’ai travaillé la composition de mes personnages et des paysages sous formes de hachures, hachures contre hachures, comme si je travaillais une gravure. Je les variais énormément pour avoir une multiplicité de lignes. Il s’agissait de de traits par petites quantités, donc éléments par éléments, travaillés au petit format.

C’est la même vision que j’ai eue en travaillant mes linogravures. Pour pouvoir réaliser un visuel, il faut une gouge. C’est un médium qui nécessite une dextérité. Au départ, ce n’était pas forcément facile à manier, à creuser dans la matière. Quoiqu’au toucher elle est très agréable.

Cependant j’avais envie de tester. Mais surtout d’expérimenter. De tester les limites du détail.

De contrôler l’outil aussi. Alors j’ai creusé, j’ai creusé pleins de petites fentes successives. Une accumulation. C’était long mais le résultat me plaisait. On sentait bien que ce dessin venait de moi. Puisqu’il faisait écho à d’autres comme ceux réalisés pour le glossaire cinématographique. Ensuite, j’ai superposé d’autres éléments par dessus, d’une couleur différente, pour altérer. Cette fois, les images étaient moins élaborées. Plus globales dans la forme. Pour créer une superposition moins étouffante. Même simples, ils gardaient quand même l’univers auquel je suis fidèle.

Le soucis du détail ?

Je rebondis sur mes travaux de gravure. La gravure est aussi une discipline qui nécessite un type de médium. Ce dernier est très fin (sa mine). Un outil qui apporte ainsi une finesse dans le tracé. Je sais que lorsque je travaille mes gravures, j’y apporte une certaine minutie, un peu de perfectionnisme même. Ces caractéristiques se retrouvent également à travers les étapes qui mènent à la réalisation finale. En général, je prête une attention particulière à chaque geste : Ce sont des plaques très fines, qu’il faut manipuler avec une précaution, car chaque trace s’y agrippe et marque après le dessin final. Et puis, il s’agit d’un travail très captivant : le procédé de travailler en grattant la plaque de rhénalon.

 

Lors du séjour à Wimereux, j’ai également travaillé autour de la typographie. En puisant dans les formes de la nature, en glanant des objets au sol. Puisque nous étions proche de la mer, la texture du sable m’a parue intéressante à étudier. Et puis, rapidement, ce sont les traces de pas des chaussures qui m’ont interpellées. En effet, en zoomant sur ces traces, j’ai remarqué qu’elles constituaient des formes qui s’enlaçaient, et qu’elles étaient obliques aussi. Comme une écriture liée. Ça m’a évoqué les écritures arabes. Ensuite, au grand format, j’ai commencé à les étaler, les étirer aléatoirement. Au final, j’avais plusieurs planches de recherches, mais je n’en étais pas encore satisfaite. Alors j’ai décidé de les déchirer afin d’obtenir des des morceaux, des bouts d’écritures. Et de les juxtaposer avec d’autres. Ça fonctionnait comme un puzzle. J’avais trouvé la pièce qui me manquait.

Le détail dans la reproduction d’une image également. Lors d’un workshop avec Thomas Bouville, on avait pour objectif de reprendre entièrement une image; de reproduire sa typographie pour comprendre les enjeux du graphisme, de ce que c’est que de reproduire à la main une image complète au temps où il n’y avait pas d’imprimante.

Évidemment je souhaitais moi-même rester le plus fidèle possible à l’image d’origine. Pour cela, il fallait avoir une bonne base pour que l’ensemble soit homothétique, homogène. Donc une structure au crayon pour savoir où placer tel élément. Je me dois de le dire, ce travail m’a paru assez fastidieux dans l’ensemble. Je souhaitais tellement que le résultat soit cohérent, qu’au final, je n’ai pas éprouvé beaucoup de plaisir en le concevant. C’était plus une obligation. Et au lieu de le continuer plus simplement, je continuais à m’acharner. C’est d’ailleurs ce que j’ai du mal à faire : lâcher prise. Je ne suis jamais complètement satisfaite, c’est plus fort que moi. C’est pourquoi, même si on retrouve toujours de la minutie dans mon travail, j’essaie de me libérer, de libérer mon tracé.

 

Se confronter. Faire face à quelque chose. Le pointer du doigt mais le prendre par la main. L’épouser, se compléter, s’opposer. S’englober, s’apprécier et se détruire. Puis reconstruire. À deux.

Et seuls. Indispensables, nécessaires, l’un et l’autre coexistent ensemble. Comme un effet de dualité.

Cette dualité, ce côté double, je l’ai expérimenté avec mon «Terra incognita». Un travail d’anthropologie, de récolte, d’analyse et d’observation. J’avais choisi la gare comme lieu d’exploration.

Et j’en avais quelques préjugés. Un endroit que je traverse, un endroit bruyant où chacun se fuit, se bouscule. Ça grouille, ça s’embrouille, ça crie. Ce n’est pas forcément un lieu où l’on souhaiterait rester pour passer le temps. Et pourtant, durant la courte période où je suis allée à la gare, des comportements anodins se sont révélés à moi. Souvent liés à l’intimité. L’intimité dans un lieu public. Ce fût mon thème.

Je pense qu’il y a ce sentiment d’invisibilité, cette action inconsciente de mettre de côté les gens autour de soi, d’oublier qu’ils sont là. Tellement ils sont présents et à la fois absents. Ainsi, je pouvais prendre part sans le vouloir à une conversation téléphonique, réagir intérieurement aux propos d’un groupe. Vivre les problèmes d’une jeune maman face à son fils qui n’écoute pas. Des regards, des faiblesses dans les gestes. Des conditions de vies, des différences sociales. Ou encore rencontrer quelqu’un qui a envie de parler, ou qui m’offre une barre chocolatée. Inévitablement, j’ai fini moi-même par vivre cette intimité au sein de la gare. Au sein d’un endroit que je considérais comme un simple lieu de passage. Et pas comme un lieu de rendez-vous, d’échange. Et pourtant  à mon plus grand étonnement, l’un n’a pas empêché pas l’autre. Si bien que certaines conversations me remémoraient des anecdotes passées.

 

Dans mes écrits, il arrive souvent que je personnifie une émotion. Comme la solitude, ou encore la jalousie. Ça arrive lorsque cette émotion prend une place importante dans la vie de mes personnages. Et qu’elle devient si forte, si présente qu’elle devient un membre à part entière de sa famille, de sa vie. Je l’ai notamment réprésenté dans certains écrits de mon premier corpus.

Une de mes histoires évoquait la maladie, le cancer notamment. Elle vit tous les jours avec le personnage, la serre, l’embrasse. Ils finissent par se familiariser, s’apprivoiser. Ils aprennent à vivre ensemble. La personne se lève le matin et il est là, et jusqu’à la fin. Même si cette relation est toxique. Même s’ils désignent deux essences différentes. Ils forment à eux-même un seul ensemble.

Il y aussi des images qui m’ont aidé à écrire sur cette dualité, comme celle de Bence Bakonyi. Il s’agit d’une collection d’images qui s’intitule «Dignity» .Elles sont souvent constitués de la silhouette d’un homme en noir, face à un immense paysage blanc qui constitue une bonne partie de l’image. Une immensité face un élément si faible. Elle a de plus été l’objet d’un texte pour mon corpus 1.

 

Également présente pour mon adaptation. En effet, j’ai choisi un passage du livre de Guy De Maupassant : «Pierre et Jean». Pierre et Jean sont frères. Tous les opposent, physiquement et moralement mais ils sont frères. Ils vivent donc ensemble, se cotoient. Mais une rivalité naissante, une jalousie qui s’accroit les séparent radicalement : Pierre est seul, meurtri. Tandis que Jean est entouré, chanceux. Tout s’émancipe autour de lui alors que c’est la jalousie qui grandit , s’épanouit du côté de Pierre.La dualité prend aussi sa place dans la relation de Pierre et sa jalousie

Dans mon animation, elle est interprétée par une petite masse noire qui finit par prendre le dessus et l’envelopper. Au cours de cette adaptation, ces deux personnages sont enfants car c’est durant cette période que se développe leur rivalité, et qu’ils se séparent en deux et brise leur fraternité.

Un film d’animation «Vilaine fille» de Ayce Kartal m’a d’ailleurs servi de référents, en partie pour son univers graphique qui accentue un rapport de force entre une petite fille si fragile et ses démons noirs et intimidants qui resurgissent et avec lesquels elle doit se battre.

Dans le texte que j’ai choisi pour mon adaptation, le mot «bête» apparaît. C’est pour qualifier la façon dont se comporte Pierre vis-à-vis de Jean, la façon dont il le regarde. Une petite bête jalouse et en colère face à un petit être qui ne demande que de l’affection.

 

Puis, il y a cet aspect double de ma personnalité quand je travaille sur un projet. Je peux très bien travailler sur un grand format et lâcher prise, faire des visuels plus abstraits, moins travaillé : je prend exemple sur les dessins réalisés avec la danseuse Anne-Marion où je privilégiais l’imprévu. Ainsi que le grand format autour de l’animalité, qui offrait la possibilité de déformer le corps de l’animal. Mais je peux aussi être plus minutieuse quand je travaille avec un format petit : comme mes peintures pour les visuels de «Nouvelle Lune». Il est vrai que je me retrouve un peu plus dans ce dernier aspect. Cependant, le format aussi influe sur ces écritures graphiques.

En effet, il me serait ambitieux de travailler méticuleusement au grand format et un peu étonnant de faire des formes abstraites sur un petit format...

Il y a aussi l’idée de faire coïncider deux cultures : par exemple, pour notre «typographie onigiri».Marie et moi apprécions toutes les deux le Japon, bien qu’elle en soit plus fan que moi. C’était une façon d’allier la vision que l’on a sur ce type de nourriture, pour se la réapproprier et en faire une typographie qui nous est propre. C’est un aspect que j’avais aussi remarqué quand on travaillait sur le «studio-évènement». En effet, le groupe qui a fait une performance cette soirée-là, se prénomme  «Komorébi» : il s’agit en effet d’un duo français qui s’inspire de mots de langues étrangères pour constituer leur imaginaire, les titres de leurs musiques par exemple.

Faire un projet à deux, faire fusionner des idées dissemblables pour en créer un même projet commun. Permet de mieux structurer les idées : ma première animation avec Mathilde Recart-Conort. L’une travaillait le tracé, l’autre travaillait la couleur. Ainsi qu’avec Mathilde Grange pour la conception d’une typographie : les influences qu’ont nos actions, nos pensées sur le rendu de notre boulot.

Visuellement, ça m’évoque une nouvelle fois le workshop du «modulographe» : assembler deux formes pour en former une seule, complète et efficace. Pourquoi à 2 et pas à 3 ? Qu’est-ce que ça apporte en plus ? La liaison se fait plus facilement, le partage plus évident. Mais aussi la lecture d’une image avec deux regards.

 

Elle apporte une différence, un déséquilibre, qui étrangement devient équilibre car elle arrive à fonctionner. Tous ces détails que j’ai évoqués précédemment dans mes textes peuvent faire partie de ce déséquilibre, de cette variété. Pour ensuite apporter comme un moment de rupture.Qui tend après vers une diversité qui les complet. Une complétude? Comme une trousse avec  son matériel ? Une diversité de branches inégales, au sein de mon arbre.

Plusieurs projets évoquent cette disproportion. En passant notamment par le corps. Qu’il soit animal ou humain. Il y a, à nouveau, le sujet de l’animalité traité au grand format. J’ai pris comme animal de référence le dromadaire. C’est un animal imposant, avec une masse corporelle très importante à mouvoir, à déplacer. Sans oublier sa bosse, son cou long et épais ainsi que ses quatre pattes élancées qui maintiennent toute cette structure musculaire. En soi, ce corps est bien «énigmatique», varié. J’eus alors envie de casser cet équilibre et d’accentuer une partie de son corps. Curieusement, cette remarque m’a fait pensé au gwo-ka et au concept de «bigidi» qu’évoque Léna Blou, danseuse et chorégraphe antillaise. Elle dit :

 

«Lorsque l’on observe la danse Gwo-ka elle traduit à la fois le désordre psychologique, c’est une gestique chaotique, désordonnée en apparence mais qui révèle un hymne à la vie, une force d’adaptation incroyable que je nomme le concept du bigidi»

 

Bien que cette définition soit assez poussée pour la comparer à un simple dessin de dromadaire, je souhaitais avant tout montrer comment elle arrive à placer des mots justes en parlant d’un mouvement de danse. Comment elle l’analyse, le confronte au chaos qui exprime en fait une justesse,   une vigueur. Et pointe du doigt ce que le déséquilibre apporte à la danse et comment il se traduit en harmonie. Dans ce cas, il peut aussi très bien s’agir de dualité !

Revenons à mon dessin. Je me suis d’abord focaliser sur ses pattes, afin de les rendres complètement fines, sèches, presque cassables. Face à son corps qui s’écrase au sol. Seule sa tête et son cou ont des proportions plus ou moins justes. Des différences qui marque une forme de justesse «chaotique, désordonnée» à mes yeux.

J’ai aussi puisée mon inspiration dans un film d’animation «Les triplettes de belleville». L’ambiance, la musique, l’histoire : un univers très étrange parfois un peu dérangeant mais plaisant, du moins à mes yeux. Je le trouve assez chaleureux et ses personnages le rendent bien plus qu’intriguant. Ils sont hors-normes, maladroits. Un gros chien avec des pattes si fines qu’elles tremblent à chacun de ses mouvements. Tout semble un peu...sur-dimensionné. C’est d’autant plus renforcé par les angles de vues, les mouvements de la caméra. Le film dégage une esthétique que j’ai retrouvée dans un autre film du même réalisateur Sylvain Chomet : «L’illusioniste». Ce sont des films d’animation que je garde en référence car leurs univers m’inspirent beaucoup.

Il y a  aussi le travail de Laurent Esquerré avec ses sculptures monumentales, irréalistes voire même chimériques qui se composent d’éléments avec des échelles différentes. Des compositions absurdes, surréalistes. Une main géante posée sur le dos d’un échassier, une tête soutenue par les pâtes frêles d’un coq ? Il dit à ce propos :

 

«Essayer de travailler le grand avec autant de franchise et de liberté que le petit, là était tout l’enjeu de cette aventure»

 

Ce décalage est aussi présent dans mes travaux personnels pour mes recherches de personnages. Une tête allongée, un buste assez costaud, des jambes trop fragiles pour soutenir l’ensemble, mais des pieds étirés. Un corps long, un chapeau qui couvre entièrement sa tête, des mains frêles et encore, toujours des jambes quasi-inexistantes. C’est pour moi une façon de me heurter à quelque chose de nouveau. Souvent lorsque je dessinais des personnages avec des proportions proches du réel, ils avaient la même tête. Le même design ou les mêmes caractéristiques. On ne les distinguait pas assez. C’est peut-être tiré par les cheveux mais j’arrive à mieux leur donner une identité, une meilleure construction. Je me sens moins dans l’obligation de faire quelque chose de réaliste. L’écriture est plus spontanée. C’est une écriture graphique qui me plaît et que je souhaite encore diversifier. Et ne pas les dessiner avec des jambes trop fines, expérimenter d’avantage.

J’ai en tête les sculptures d’Alberto Giacometti qui représentent souvent des figures allongées , parfois immenses et filiformes. Il perçoit la sculpture de cette manière :

 

«Une sculpture n’est pas un objet, elle est une interrogation, une question, une réponse. Elle ne peut être ni finie, ni parfaite.»

 

Une affirmation qui me rappelle le rapport que j’ai avec le «blanc», le vide, le fait de laisser un dessin, une peinture en suspend. Je pense aussi à «La grande odalisque» de Jean-Auguste Dominique Ingres et  à sa Vénus au corps allongé, démesuré et mais un déséquilibre qui reste cependant maîtrisé. Récemment j’ai aussi découvert un artiste qui s’appelle Pascal Vochelet qui joue entre imprécision et précision : il dessine de façon détaillé la tête d’un animal pour lui donner un corps frèle, linéaire. Voire même humain.

Il y a aussi le street-artiste «Phlegm» qui donne vie à des personnages, des animaux, des objets sur de grandes façades murales. Ils grouillent parfois d’éléments qui m’évoquent parfois l’image d’un cabinet de curiosité. J’ai aussi l’impression de voir l’intérieur, l’anatomie des bâtiments sur lesquels ils travaillent. Son ossature : il révèle et dissèque un autre monde, les dessous, une sorte de fourmilière, de galeries.

 

Quand j’ai parlé d’une forme d’émancipation dans mon dessin, d’une forme d’intuition, je me suis souvenue de Nikki de Saint Phale. Et de ses oeuvres autour de ses «Nanas» qui symbolisent l’expression du corps, la liberté, le fait de s’accepter, un corps qui est à l’oeuvre : En effet, ses sculptures mettent en avant la silhouette féminine avec ses rondeurs. Leurs formes sont généreuses et les nanas en elles-mêmes sont disproportionnées. Différentes de la norme et ça fait du bien.

Si bien que j’ai ressenti le besoin d’en parler et d’en faire un texte dans mon premier corpus, le thème étant : «Réveiller les consciences».

Un autre type de disproportion. Celui qui apporte une sorte de déséquilibre dans le regard. Une sorte d’illusions. Je prends exemple sur les visuels que j’ai conçus pour le «studio-édition».

Je prenais en photo des paysages pour ensuite les juxtaposer et en créer un nouveau. Un paysage particulier, singulier. Celui de mon personnage principal qui tente de se créer une nouvelle vision, un paysage intérieur propre à lui.

Disproportions au sujet du studio-évènement aussi : dans l’ensemble, il s’agissait d’un projet assez conséquent, puisqu’ils devaient être gérer à 30 personnes. Ainsi, les projets étaient tout aussi divers, abondants et très généreux. Et globalement, il est vrai que le processus entier était prenant, et que, comme il a été dit, nous avions vu les choses en grand. Que se soit dans la réalisation des totems, de la lune en volume ; ce qu’on créait prenait une place très importante au sein de la souris verte. Le totem qu’on a réalisé à 3 était d’autant plus imposant : ses grandes cornes, son corps constitué de draps qui s’étalaient le long du poteau, les étapes qui ont mené à sa réalisation : plus on faisait, plus on avait envie d’en rajouter.

 

Aussi, pour la première édition que j’ai réalisée en première année, j’avais choisi un texte de Marguerite Duras. Un extrait de son livre «Écrire». En la lisant, j’ai découvert qu’elle était une femme généreuse dans sa façon de parler. Elle ne se limitait pas pour dire ce qu’elle pensait, c’était spontané, riche, sans tabou. Ainsi, pour signifier cette abondance de parole, j’ai imaginé une édi tion qui se dépliait. Et par la suite, j’ai constitué deux leporellos et une mini-édition. C’était une manière saluer les périodes qui ont marquées sa vie. Une vie parfois compliquée, compliquée par l’alcool par exemple. Il est vrai que le résultat final était curieux car les dépliants étaient longs, et même un peu embarrassants. Mais c’était ma manière de dire que ses écrits étaient généreux : qu’elle écrivait comme si elle parlait, en face de moi.