VOYAGE

Toujours avoir un carnet dans son sac. Ne jamais se fermer à l'inconnu. Sauf quand l’inconnu se présente sous la forme d'un agent de la RATP russo-asiatique qui veut être mon maître spirituel. Je suis peut-être passée à côté de quelque chose. Mes carnets regorgent de prises de notes, références, anecdotes, pensées sobres ou défoncées, dessins faits à l'arraché, quelques uns plus travaillés, qui se côtoient et se grignotent les uns les autres. Fourre-tout sans cesse renouvelé, témoin partiel, hétéroclite, multiple de mon passé. C'est en route que je croise les personnalités les plus incongrues. J'ai la conviction que la posture du voyageur, sans cesse en mouvement, dégage une énergie particulière qui crée des rencontres aussi fortuites qu'incroyables. Depuis deux ans, il m'arrive de faire du stop pour me déplacer, parfois en sachant où je vais, parfois non. Et ce que le stop a de décalé, d'incongru - surtout aujourd'hui où l'humain fait si peu confiance à l'humain - c'est qu'il crée entre les individus une solidarité complice où chacun se dévoile sans accroc, dans une sincérité et une écoute de l'autre. Des histoires, j'en ai entendu des tas, des tristes et des drôles, des étranges beaucoup, et ce bout de chemin parcouru souvent à deux est une heureuse parenthèse dans une vie où l'on se ferme parfois au hasard et à l'inattendu, au bizarre, au coup-de-tête, et puis à l'insouciance d'être ce qu'on est, bon gré mal gré, à un instant donné. Il faut dire que ne me prennent en stop que des gens généreux ou un peu fous, quelques pervers, mais peu, à qui je ne donnerai jamais l'importance de m'étaler en plaintes et en complaintes. Voyager sans un sou est un allègement de l'âme dans ce siècle conforme, où une barrière nous sépare trop souvent les uns des autres, celle du paraître, du pré-mâché, celle des normes de politesse et de société : tact et pudeur étant celles que je maîtrise le moins (j’apprends doucement), et que je suis toujours contente de pouvoir mettre de côté. Soudain, ce qui importe est l'instant et son souvenir, le souvenir des gens et de leur vie, la couleur, l'odeur pas toujours géniale de leur voiture, leur origine et leur destination, le paysage qui défile, qui se transforme, le nombre de kilomètres parcourus. Des souvenirs gravés, une sensation de liberté, de possibles, de mondes parallèles. Des prises de notes dans des carnets, que j'espère pouvoir utiliser un jour dans un plus grand projet, et qui nourrissent, de toutes manière, tout mes projets.

FOLIE

HASARD

PUNK

HUMAINS

INTENSITÉ