MATIÈRE

COULEUR

De ma vie, je n'ai touché qu'une fois à une tablette numérique, et ce fut un vrai fiasco. Je suis réactionnaire malgré moi, en pensée et en fait. J'aime quand ça grouille, que c'est pas net, un peu sale, que ça vibre, que ça dégouline, je veux que ça ai l'air dégueu, dur, rugueux, inconfortable, que ça soit vivant, et que ça garde l'empreinte du trait. J'aime quand on voit l'humain derrière l'œuvre. Même dans les natures mortes du XVIIe siècle je cherche la touche, la marque d'un pinceau et d'un passé, je ne suis émue que quand je l'ai trouvée. Je n'arrive pas à retrouver ce sentiment face au logiciel, trop uniforme, trop lisse, chiant, en somme - à mes yeux. Même en art, surtout en art, je suis réactionnaire. Je cherche la matière de l'erreur humaine, avant l'apparition du ctrl-Z. Je peins soit avec trop d'eau, soit avec pas assez. Ce qui est difficile, c'est de garder le contrôle, sans perdre cette première trace, qui est souvent intéressante mais incomplète. J'ai tendance à redessiner les formes avec de gros traits noirs, ce qui alourdi l'image, au lieu d'illuminer certains endroits avec des contrastes vifs. Il m'arrive ainsi souvent d'assombrir progressivement ma toile, puis de revenir à l'éponge pour effacer certains endroits, ce qui crée une couleur maronasse, puis redessiner à nouveau par dessus jusqu'à ce que le résultat ne me dérange plus, ou que j'en ai subitement marre, ou que je désespère de moi même et de ma toile. D'où le Sky.