HASARD

BORDEL

Je fais partie de la catégorie gâtée des superstitieux, je crois à la bonne étoile. Je n'ai découvert que l'année dernière que j'étais un être mortel, ce qui fut source d'une certaine émotion. Maintenant que le choc est passé, la mort me paraît lointaine. On m'a lancé dans la vie comme je me suis lancée en art, ce fut une question de circonstances. Il s'est suffit d'un aveu d'amour tinté de vodka sur un banc public gelé par mois de janvier pour que je quitte la fac et que j'intègre l'esal, qu'on ne s'étonne pas de la place que je laisse depuis au hasard dans mon travail, il en est la source mère. Un reste de café, de vielles couleurs qui entachent ma palette, des stylos abîmés, des pinceaux déchiquetés, généralement, je prends ce qui me passe en premier par la main, et hop je dessine, je peins, par honneur au hasard que je veux garder en toute-bonne amitié. Le côté marécageux de ma peinture est dû à ce laxisme mystifié, mais aussi à mon goût pour la peinture expressionniste, à leurs couleurs parfois merdasse. Et puis, je travaille dans un tel bordel, que peindre en choisissant mes instruments me prendrais bien trop de temps. J'ai conscience que cette négligence ne sera pas satisfaisante éternellement, lorsque je ressors de vieilles toiles, de vieux dessins, je m'attarde sur les formes et j'en fais autre chose. Je me suis rendu compte que ce point était important dans mon travail : si je n'aime pas débuter un dessin sur une page blanche, j'aime au contraire les reprendre et en faire quelque chose de beau. Un objet. Le livre d'art est une forme que j'aime particulièrement, je déchire, recompose, recouvre, redessine sur mes images, leur laissant toujours la possibilité de devenir autre chose. Je ne vous parle pas du tas de déchets qui attendent d'être ressuscités sous mon bureau. Ils sont la promesse de ne jamais m'ennuyer.