FOLIE

J'aime les fous, les dégénérés, ces héros tristes qui ont perdu d'avance. Travis de Taxi Driver incarne parfaitement la folie qui fait sens. Il est trop pur, trop con pour son monde. Le fou est celui qui voit ce que les autres ne voient pas. C'est parce qu'on trouve des gens qui nous ressemblent qu'on oublie que nous le sommes tous - complètement fous. Là, je suis dans le train, je retrouve un mec à qui j'ai taxé du feu et avec qui on a parlé un peu, il revient me taxer mon téléphone. Il veut appeler sa copine pour avoir le numéro de son educ spé, je le lui donne. On parle insomnie, médicaments, et la discussion s'enclenche. Et lui, qui a tellement plus de choses à raconter, parle, parle, et moi je rigole. Il parle, mort de rire, de son foyer, des TIG du lendemain, de son hyperactivité, de l'éduc spé à qui il a foutu une teigne, de sa copine, de Marseille, des bureaux de tabac braqués, où il volait de tout, il "passait le temps". D'ailleurs, il a tellement pris son temps une fois, parce qu'il aimait pas le tabagiste et qu'il prenait son pied à lui cracher de la fumée de clope à la gueule, et il rigole de fierté, que les flics ont débarqué. La seule fois ou il avait une arme. Il a dix-sept ans, mais à Marseille tu peux louer des kalash, même un gamin de dix ans il peut louer une kalash, même les grands-mères elles de baladent avec des poings américains. Sinon on se bourre la gueule et on joue à la pétanque, on fait des barbecues. Et quand les condés arrivent, on prend le barbecue, on prend les boules de pétanque, et on leur balance sur la gueule, mais c'est juste pour les faire flipper, pour se marrer, parce qu'ils font chier quand même. Eux ils ont peur ! Des discussions comme ça m'arrivent assez, et j'oublie trop souvent de noter. Certaines sont métaphysiques, j'ai rencontré des fous spirituels. D'autres plus pragmatiques, mais tout aussi décalés. Ce sont des portes en dehors de la réalité, où je suis invitée à regarder par une fenêtre, depuis laquelle le monde paraît beaucoup plus vaste, où la liberté semble être à portée de main. Il suffit de passer de l'autre côté pour y rester toujours, mais la peur du vide se fait ressentir et je reste à l'intérieur, à regarder l'étendue en face de moi, jusqu'à ce que la fenêtre se referme. J'ai l'espoir, vain peut-être, de réussir à ouvrir cette fenêtre à travers mon travail. Que mon travail me permette, lui aussi, de voir de l'autre côté. Pour l'instant, comment dire, c'est mitigé, c'est pas vraiment au point, ça manque de technique. Et qui sait pourtant si un jour... Ces rencontres sont, en revanche, gravées dans ma mémoire. Elles ne m'ont pas quitté . Elles m'inspirent en secret, j'en suis sûre, d'ailleurs mes personnages sont sans cesse à la recherche de cette fameuse fenêtre qui leur permettrait de s'évader. Je veux, comme dans le voyage de Chihiro, trouver des passages secrets vers d'autres réalités. Est-ce qu'il faut pour cela se jeter dans le vide, où dois-je rester simple observatrice et tenter de trouver la folie, l'échappatoire, dans mon travail?

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