Visages éphémères C’est un détail peut être, d’avoir découvert en me renseignant sur les toiles de Bacon qu’il peignait souvent d’après photos. Ces dernières gisaient dans son atelier, piétinées et déchirées, recollées ou tâchées. Et fidèle à ma démarche, je me suis décidé à faire de même : Photographier des visages, en laisser traîner les tirages. C’est un attachement dont je n’ai pas idée de l’origine qui m’a toujours fait apprécier les portraits flous, comme les effets de bougé. Et la déformation étant l’objet de mes expérimentations, j’ai pensé à laisser de plus longues poses sur mes prises de vue. Il y a une beauté de la pose longue, que je vois dans l’idée qu’elle ne capture pas un instant, mais qu’elle cristallise un temps dans une image unique. C’est pour moi qu’avec la méthode appropriée, la figure que l’on photographie se révèle différemment. Dans une présence là où l’apparence s’efface. Je ne saurais dire si les visages déformés aux contours volatiles sont une interprétation qui empreinte à plus de justesse, mais je n’aime pas l’idée de considérer un visage par ses contours. A l’endroit où les sourires se figent en grimaces allongées, il y a quelque chose d’innommable qui nous est propre. J’aimerais communiquer cette inquiétude qui me gratte l’arrière du crâne. Trouver une forme de protocole photographique auquel je soumettrais des gens, afin de réussir à réunir dans une image unique, quelques secondes de leur attitude, de leurs expressions. Mais le résultat de mes tentatives diffère toujours pour l’instant, des grimaces que prennent les gens. Il y a là selon moi, quelque chose à explorer, dans une allure grotesque de difformité, qui reste douce. Ces photographies, je les ai triturées, couvertes de pastel, perdues, retrouvées. Je les ai pliés, laissées traîner partout. Elles sont devenues brouillons, supports de liste de courses diverses. Qu’importe. Mais même maltraités, ces visages recouverts de leurs propres traits, m’attirent. Ils me rappellent les figures de Van Mullem comme celle de Gillet. Alors je me remémore l’hiver dernier, où je fuyais le froid avec un ami. Entre les cafés et les bars bondés, nous sommes allés au cinéma. L’ « American Cosmograph ». Lucky était à l’affiche, et je savais Lynch y jouer. Par curiosité j’ai insisté pour qu’on y aille. J’aime cette salle où aucune publicité ne passe. C’est apaisant. Une fois installés, l’écran, plutôt que la pub, s’est mit à projeter les photographies d’un artiste contemporain. C’était dans le cadre de quelques programmes de découverte il me semble. « L’art me poursuit, il se cache et bondit ». J’avais depuis deux semaines, mes photographies dans mon sac. Je trimballe toujours un peu de matos, sait on jamais. J’ai alors vu à l’écran le même procédé que le mien. Bruno Seigle et ses longues poses à main levée, laissant de fragiles portraits. Les aspects d’une fragilité plutôt, où repose un volume qu’on ne peut voir l’œil nu. L’épaisseur du temps de la pose, cette même épaisseur qui fait le charme des vieux tirages. Il y repose quelque chose qui me paraît aussi concret qu’impalpable. Et pour moi, un sentiment de sacré. Walter Benjamin a dit a propos de l’art à l’époque de sa reproductibilité technique, que ce que perd l’œuvre c’est son aura. Il ajoute plus tard, que le dernier culte de l’art est celui du souvenir, qu’on cherche dans les portraits, en ce demandant, qui est ce ? Je n’irais pas jusqu’à affirmer des portraits qu’ils sont le dernier lieu où l’on se recueille encore, mais je ne peux que me joindre aux voix criant la beauté des visages, des figures, des figurants à effacer.