Usure détaillée Le dessin me sert à contourner habilement l’ennui, et quand rien ne se profile quand à la manière d’occuper ma soirée, je fuis le vide ambiant dans de petits carnets. J’enchaine les traits méticuleux, laissant les formes se créer d’elles même. C’est un exercice qui m’absorbe entièrement. Le visage collé à la feuille, éclairé par une faible lueur. Simplement la feuille, où s’agence et s’entremêle les détails. Travailler sur de petits formats est quelque chose que je n’ai pas fait depuis longtemps, et je recommence depuis peu à dessiner, à se laisser dessiner finement, quelques images qui me traversent. Quelques images qui méritent pour moi cette application. J’aime dans ce sens du détail si particulier, les yeux penchés sur ce que l’on fait, qu’il y ait la nécessité d’un contrôle qui se doit d’être constant. Et derrière cette recherche de maitrise dans le poignet, tout ce qui vient désagréablement titiller les émotions de quelques piques s’efface. C’est ce que m’évoquent les dessins d’Hans Bellmer, avec ces courbes élevant le relief d’une main, d’une jambe ou d’un sexe fait de fils emmêlés. Je surprends ses formes à sortir de la feuille. C’est une fascination partagée pour moi entre la douceur du trait qui absorbe le regard, et la violence de l’image se précisant lentement. J’aime ce traitement du corps maniéré, l’idée du même motif sous de multiples variations. Je me plais à imaginer Bellmer traçant avec une rare tranquillité les courbes d’un porc baisant un cadavre. Ces visages emmêlés d’où surgissent des doigts et des yeux, on ne peut que s’y arrêter, et contempler le contour qu’on sera le seul à voir. Mes amours fins me font dériver vers Van Mullem, et ses boîtes de cigarellos. On les ouvre délicatement pour voir des têtes ridées faites de tas de traits fin et bleus. Au bic. Les nuances semblent aussi précises que lâchées, mais de l’ombre surgit le volume, comme dans quelques croquis de Rembrandt. C’est déjà pour moi tant d’expressions différentes d’une recherche dans un même espace, qu’il doit bien y avoir un geste qui me convient. A moi aussi. Je cherche je cherche, à épurer de l’amas de mes dessins, le fil qui me plait. Tout cela revient pour moi au même point : « le diable est dans les détails », comme le dit Nietzsche. Et il me semble juste pour répondre à cette invocation, de consacrer du temps à ses finesses du trait. C’est un lien que j’ai ensuite tissé du détail à la vieillesse. J’en ai oublié le comment. La conclusion à laquelle je devais arriver, c’est que le grand âge est une source d’inspiration plastique inépuisable. Mais Alzheimer doit me guetter pour que j’en sois forcé de sauter le raisonnement pour la conclusion. C’est surement que le grand âge à mille façon de s’incarner dans l’art. La matière et le geste se marient si bien à l’idée quand je pense à eux, les vieux, qu’il m’arrive alors un instant de croire. La lenteur avec laquelle les sillons se tracent sur leur peau fait écho à la délicatesse d’un réseau de traits fins qu’on dessinerait, absorbé par la précision du geste. Absorbé comme l’est ma grand-mère par ses pensées, qu’elle sent progressivement s’emmêler sous le temps, avant de progressivement, s’effacer. Avant que sa raison ne soit en ruine, j’aimerais lui montrer quelque chose de beau, et sincère. Faire quelque chose où pourrait se refléter son sourire. Je ne peux vraiment rayer ces mots.