Singeries Sérieuses Il y a une histoire, vaste et instable, que j’ai passé mon temps à documenter de dessins comme d’écrits, de planches jamais achevées. Entre mes dix et mes quinze ans. J’ai rarement autant dessiné que pour cette bande dessinée, jamais vraiment commencée. J’observais les corps qui passaient devant moi, et je retranscrivais les lignes, les masses sur le papier, cherchant inlassablement de nouveaux personnages à intégrer à ma fresque. C’est avec cette obsession curieuse que j’ai appris à dessiner les corps comme les décors. Je croquais les gros, les grand, filiforme ou bien bâtis, petits et empâtés, bien proportionnés comme étrangement faits. Ce sont les derniers qui me plaisaient. Ils marchaient dans les dédales de villes supposés servir mon récit. Une espèce de goulag enneigé, une cité arabe aux allures d’oran ou encore une prison à l’architecture de mon collège. Les cercles d’amis de la famille flattaient souvent mon coup de crayon, me disant que c’était le talent, l’inné. Et une fierté d’enfant me gonflait la poitrine. Je ne suis pas « génie génie » quand il s’agit d’imiter la réalité, j’ai un modeste coup de crayon, mais je suis convaincu, en parcourant mes vieux carnets, de savoir un peu d’où il vient. Je sais que c’est souvent une simple politesse que de complimenter les résultats douteux des passions d’enfants. Je n’en tiens rigueur à personne, je trouve juste dramatique de bourrer les crânes d’enfants de ce genre de pensées. Savoir faire n’est selon moi que la conséquence d’un long temps à simplement faire. Un des personnages récurrents de mon enfance se nomme Serge Pey. Lui ne me flattait pas, il me disait plutôt « continue ». Je le remercie pour cela. Il venait souvent poser son bâton sur mon canapé, buvant un verre de vin accompagné de discussions interminables. Mes parents et lui se voyaient régulièrement, et je le savais poète, mais sans poser dans ce mot le poids que j’y porte maintenant. Alors, on partageait le même banc, sans plus d’émotion. Je l’ai souvent entendu clamer la beauté de la peinture de Bosch, pour laquelle je partage son affection. La minutie des grandes scènes, l’inspiration des bêtes, et les tourments humains sur d’aussi beaux paysages. Je lui accorde toutes les plus belles choses qu’il m’a été donné d’entendre à l’endroit de ces toiles. C’est à elles que j’ai pensé la première fois que mon désir m’a poussé à peindre. Et ce fût comme pénétrer un rêve que de voir les œuvres de Bosch à Venise. Entouré d’anges heureux, j’ai alors lu les poèmes de Pey sur ce dernier. « Avertissement d’alchimie ». Je me suis mis à écrire en quantité. Et de temps à autre je me rappelle que j’avais, à côté de mon ancienne chambre, un bâton de Pey. J’en ai copié tous les motifs et écritures. Comme je copiais au lycée des croquis d’Egon Schiele au crayon. De même pour quelques figures de Bacon maintenant. C’est toujours le travail de quelqu’un d’autre qui me pousse à essayer de nouveaux outils. Alors j’imite, en authentique singe. Comme je l’ai fait des corps passants quand je voulais dessiner ma bande dessiné, comme je l’ai fait de Bickford quand j’ai voulu animer. Et singer ce que l’on estime me paraît la plus saine des manières d’apprendre.