Regards ambigus Petit, je dessinais des chevaliers aux torses carrés, brandissant des épées à la pointe triangulaire. Ils faisaient mentir toutes les lois de la science, posés là, à 90 degrés sur la pente de hautes collines. Plus grands que les châteaux qu’ils attaquent, et dressés sur leurs pieds ridicules... Je les aime bien. Ils étripent leurs congénères, tous fait du même feutre, et pourtant, ils conservent le sourire. Je mentirais en disant que je suis ému. Je ne suis pas indifférent pour autant, mais rien ne me remue profondément dans la contemplation de mes chefs d’œuvres d’enfance. Je me demande si je cherchais l’approbation en gribouillant. Peut être qu’à l’image de l’enfant poète de Kundera, quelques compliments maternels m’ont poussé docilement sur le chemin de l’Art. La tête pleine de flatteries sur mes drôles de soldats géants, je me retrouve maintenant à essayer de donner un sens à mes tribulations picturales. Ainsi me reviens la première fois que j’ai écris. Il m’est assez doux d’écrire premier. Mais la première fois que j’ai écrit une histoire, du moins de ce que je me souviens, elle n’était pas de moi. Il y avait une bande dessinée, que j’avais discrètement empruntée dans la chambre de ma sœur. Le trait y était noir et gras. Chaque chapitre contait un nouveau récit, où toujours la mort apparaît. Et je tremblais en lisant, en boucle, le même chapitre. Celui d’un homme qui la nuit voit sa montre cesser de fonctionner. L’enseigne d’un horloger brille encore dans la rue malgré l’heure tardive, et l’homme guidé par la lumière passe la porte de la boutique. Chaque aiguille qu’il voit s’est arrêtée, à l’heure précise qu’indique sa montre. Et pris d’angoisse, l’homme s’écroule devant l’horloger. Un vieillard, dont la peau fond pour découvrir un squelette moqueur. J’ai réécrit cette histoire, en nouvelle, me vantant de l’avoir imaginée. Et quand on me complimentait, j’acceptais ces marques de considération avec une fierté ridicule. J’aimais tant cette bd que je voulais la partager avec chaque personne qui m’accompagnait dans ma chambre. Mais l’angoisse d’être découvert, copieur, menteur sans imagination, me traversait. Je n’osais jamais montrer les pages, à quiconque. C’était un drame dans mon esprit, un secret dont le sens m’échappait. Aujourd’hui, mes tragédies d’enfance ont désormais des allures de comédie. C’est dans cet esprit que j’ai vu une interview de Brassens, amicale, autour d’une bonne table ou le vin tournait comme la guitare chantait. Il s’y penche vers un homme, qui le questionne sur les multiples sujets de ces chansons. Et Brassens lui répond qu’il y en a bien peu. « L’amour, la mort, quelques autres peut être ». Mais tout n’est qu’ensuite modulation de cette même base. Nouvelles perspectives, toujours observant le même lieu. Mon épisode d’enfance plus haut, et mes états d’âmes à ce moment, me paraissent revêtir si tenté qu’on s’y penche, des parures tragiques aussi bien que ridicules. Tout comme les grands événements de l’histoire finalement. Et ce miroir déformant la mesure des choses, est un outil auquel je veux m’essayer. Si je n’ai vraiment pas l’embarras du choix en termes de matière, ce n’est qu’une raison de plus. Beckett a écrit comme un écho à cela, « le malheur est la chose la plus comique du monde ». Et je pense, comme je l’ai déjà dit, que selon les perspectives toutes mes tragédies sont pathétiques. C’est cette nuance que portent les contradictions qui me plaît. « Je suis encore loin de parvenir à transmettre le fait que mon travail soit comique. Ça l’est pourtant, mais comment le traduire dans la forme m’échappe. Je veux. Je veux un détail, qui quand on le voit finalement, rend dérisoire tout le drame. Mes croquis de viscères et mes peintures, parfois aux airs de tortures me font pourtant rire. J’ai beau interpréter sur le papier tout ce que je conçois d’inquiétant, je ne fait que prêter de rassurants contours à ce qui me fait peur par l’absence de visage ». J’avais écris ça, un peu plus tôt. Tantôt j’y crois, tantôt j’en doute, et souvent, je m’en moque. Cette année j’ai vu, du blanc de mime sur le cou d’un cadavre.