Matières Organiques L’encre me plaît épaisse. Elle coule, se mêle d’une couleur à l’autre dans de multiples nuances. Elle s’imprime doucement sur le grain du papier, dessine des réseaux aux formes inimitables en chutant sur de l’eau. Elle éclabousse en fine projections, se recouvre en laissant toujours sa trace. Mon dieu ! Combien de mérites encore pour ce liquide aux propriétés extraordinaires ! Je pense aux scènes d’Upstream colors où des liquides semblables se déposent goutte à goutte à la surface d’un verre d’eau. Ils se développent sous la forme de méduses noires. Et l’encre inconnue rend lentement opaque le mélange. En s’abreuvant de la substance, les hommes deviennent esclaves du moindre mot entendu : « Mon visage est soleil, vous ne pouvez le voir sans être aveuglée. Cette eau est le plus intense des plaisirs. Buvez une gorgée. Si vous écrivez soigneusement tout ce que je vais vous dire, vous pourrez boire de nouveau » Et je repense donc à ce film, qui depuis que je l’ai vu m’évoque quelques humeurs encrées à l’intérieur de mon corps. Il me convient d’après cette croyance de m’essayer à des jeux abstrait de formes et couleurs. J’essaie de me forger une expérience, de ce qui me paraît communiquer agréablement du geste à l’œil. A force de répétition, une maîtrise de l’habitude va FINIR par prendre possession de ma main. Une maitrise désirée et inspirée par des Larcenet et des Van Mullem, qui tachent, grattent, et s’essaient avec l’encre, à une petite guerre. Mais assez d’encres, le fusain lui aussi, a ses talents que je découvre. Ce grain particulier, qui prend l’empreinte de ce sur quoi repose la feuille. J’ai commencé à accumuler quelques planches cabossées de bois entres autres matières cartonnés. Et le fusain s’y dépose docilement, s’en ôte facilement. Il laisse une trainée grise, et une multitude de possibles. Dans la palette de ses clairs obscurs, et les aléas de ses formes, je l’écrase, le casse, pour le réduire en poudre, l’étaler avant de laisser ma main pratiquer les larges acrobaties que permettent un simple morceau. Et jouer de la structure des morceaux trace de drôles de marques que je me passionne à composer comme de petits organes noirs. Je découvre à peine mon ami le fusain, alors je ferais court. Avec lui, comme pour chaque technique, j’ai ma gestuelle. Celle qui tente de tirer parti des libertés qu’offre la matière, en luttant contre ses contraintes. Et c’est pour moi tout le charme de laisser l’image se trouver. Je ne nie pas l’idée, tant qu’elle n’enferme pas la forme. J’aime jouer avec ce que j’utilise, sans forcément chercher au premier abord à représenter quoi que ce soit de précis. J’ai le sentiment qu’aller prématurément vers l’illustration ne fait que me brider. Alors je joue. Je joue à ce jeu qui me paraît organique. J’y retrouve inlassablement la métaphore du corps, et mes mains ne me semblent pas être les seules coupables. C’est curieux, qu’en observant les formes se développer sous mes doigts, se forment ce que des personnes autour de moi, ont nommé paysages. Des cartes corporelles, où j’aimerais bien voir évoluer, des hommes.