Mélodie Accidentée Alain, soixantenaire barman, m’a autour d’une bouteille de vin, parlé de son passé dans la com... La seconde bouteille. Sa société s’occupait notamment d’une partie des manuels d’Airbus, où tous les plans électriques de leurs avions devaient être dessinés, annotés, imprimés. Un homme venait à chaque nouveau plan, et sur d’immenses planches de bois, il traçait pendant deux jours, chaque ligne. Alain le voyait, dessiner des droites plus droites que celles qu’il faisait lui-même à la règle. Et chaque jour, il a donc tracé sur une feuille, des lignes qu’il voulait, lui, le plus droit possible. Les unes sous les autres. Il n’en a jamais fait de parfaite. « L’intéressant, c’est justement l’imperfection. Les lignes sont belles ainsi, chaque tremblement du trait fait écho à ses semblables. Un dessin se forme. C’est notre part d’humanité, pas être foutu de tracer droit. » Ou quelque chose comme ça. Je me suis senti touché quand il m’a ensuite dit que mon dessin était musical. Sans non plus savoir pourquoi, vu que je ne comprends rien quand à la signification de ce mot, dans ce contexte. Je l’ai entendu deux fois cette remarque, sans qu’il y ai eu concertation des personnes en question... et ça me laisse pensif. Sans rien entendre aux notes ni au rythme et sans jouer, en toute logique, du moindre instrument, j’aime la musique. J’entends beaucoup parler musique ces temps ci. A propos des fausses notes, Miles Davis a dit qu’il ne faut pas craindre les erreurs. Elles n’existent pas. C’est ce que l’on en fait ensuite qui détermine de ces choses. Et j’ai trouvé là un accord avec quelques intuitions profondes sur ce que j’aime pratiquer. Exploiter l’accident, le trait de travers comme le coup de pinceau de trop, pour m’approprier quelques talents du hasard. Quand j’attrape mes encres, répétant les mêmes motifs en cherchant à trouver de nouvelles façon de moduler, en me laissant aller, puis je prétendre faire ne serait ce qu’un peu de jazz ? J’ai demandé ensuite, me disant que c’était peut être ça, ma fameuse « musicalité ». Mais apparemment, non. Mon père répondrait à mes théories vaseuses par une citation habile, comme quand je lui prenais la tête à parler d’Art. « on ne peut pas faire de métaphysique tous les jours », a dit Picasso. C’est une situation bien semblable au final. Ne nous prenons pas la tête. J’essaie en tout cas, de développer une part importante de hasard dans ma pratique. Dans certains médiums, l’essentiel de ceux avec lesquels je bataille surtout. Je me sens lutter contre des chimères quand je ne parviens à rien. C’est aussi que j’ai peur de m’enliser dans le confort. D’être apathique face au blanc. Par des outils incongrus, comme une brosse à dent, des couteaux et des cendres. Par des gestes nerveux, sans trop regarder. Par des matières plutôt que des traits, que ce soit encre, fusain ou acrylique. Par l’ivresse souvent, qu’elle soit d’émotions d’alcool comme de fatigue, et Les trois de concert parfois. Par tout cela, j’essaie de trouver l’équilibre sensible, qui me demande sur un fil de ne pas m’écraser en contrebas. Laisser une voix à mes impulsions, me touche de plus près que des raisons prédéterminées sur le papier. Comme les surréalistes, qui ont laissé leur écriture parler pour eux, « le cadavre exquis boira le vin nouveau ». L’idée du cadavre exquis me traverse sous de nombreux visages. Ses contours sont toujours différents, mais sa matière est ce qui me vient le plus naturellement quand je prends un crayon entre les doigts. Le cadavre exquis, c’est un de mes fantasmes ordinaire du hasard. Il est de chair et inconsistant à la fois. Son apparence est bizarrement belle, elle fleurit et se métamorphose sans arrêts. C’est ma manière de nommer à l’aide de wagons de mots inutiles, ce que je n’arriver pas à distinguer clairement et qui me touche pourtant dans la mort, dans l’erreur comme dans le corps. Je voudrais trinquer à un peu de ce vin nouveau moi aussi. Etre légèrement ailleurs, et réussir malgré tout à exprimer quelque chose au milieu des vapeurs.