Le doute

 

Tout remettre en doute, tout balancer par terre, tout arracher, faire les mauvais choix.

Quand il y a trop d’incertitudes au fond du tunnel de la tête.

Le doute est utilisé depuis le fond des âges. Il a permis toutes sortes de recherches et de grandes avancées de la médecine ou progrès social et philosophique.

Car s’il n’avait pas douté, Descartes n’aurait pas théorisé la fameuse phrase « je pense donc je suis », ni Newton le principe de la gravité.

 

Le doute est un instrument de la raison en philosophie, il peut la servir ou la retourner contre elle. Il existe plusieurs types de doutes : le doute sceptique, le doute cartésien, scientifique…

Le scepticisme est une doctrine qui affirme qu'il ne peut y avoir de certitudes sur les réponses aux questions philosophiques et sur les énigmes de la nature et de l’univers. Le scepticisme débute à l’antiquité avec Pyrrhon (fin du IVe s. av. J.-C.), fondateur du scepticisme. Il fut nommé grand prêtre et fonda une école de philosophie qui le rendit célèbre. Il n'a laissé aucun écrit philosophique. La philosophie de Phyrron prône le détachement et la maîtrise de soi. Nos sensations ne sont ni vraies, ni fausses. Il faut donc les remettre en cause, douter pour parvenir à une forme de clarté et de paix.

« Nos sensations et nos opinions ne sont ni vraies, ni fausses1 ». Cette attitude d’indifférence seule peut conduire, selon Pyrrhon, à l’ataraxie, la paix de l’âme. Par exemple, « Que le miel soit doux, constate Timon (élève de Pyrrhon), je ne l’affirme pas, mais qu’il paraisse doux, j’en conviens. » La doctrine de Phyrron était essentiellement orale, son élève Timon a écrit et rapporté ses paroles.

 

En effet selon lui, l'inquiétude provient des jugements téméraires, de nos premières opinions que nous portons sur les choses. Il pratique la suspension de jugement.

Les sceptiques soutiennent que l’on ne peut pas se fier à une connaissance relative et subjective, il n’y a pas de vérité, ni d’opinion. Rien n’est avéré, le ciel est-il bleu ou est-ce une suggestion de l’esprit ? Tout est propice aux questionnements.

On retrouve aussi dans le scepticisme, un grand doute envers les questions religieuses.

 

Á la différence des sceptiques, qui ne doutent que pour douter, Descartes doute pour parvenir au vrai et édifier une science certaine. Il doute pour ne plus douter. Il utilise une intuition rationnelle et procède par déduction, c’est un doute méthodique que l’on appelle doute cartésien. Il s’éloigne du scepticisme.

Pour enlever les fausses opinions, il suspend tout ce qui n’est pas certain. Son doute est un instrument de travail, il est hyperbolique, c’est-à-dire poussé à l’extrême. Descartes va jusqu'à faire l’hypothèse d’un malin génie, un dieu mauvais qui nous tromperait en permanence. Cette hypothèse tente à universaliser le doute.

C’est lui, en tant que sujet qui doute. Or, pour douter, il faut penser. Donc, si je doute, je pense, et si je pense, je suis.

Le doute, au début, remettait tout en question. Désormais il se renverse et devient source de certitude. Le sujet pensant est conscient de lui-même. Le sujet non seulement pense mais est conscient qu’il pense. Le raisonnement de Descartes a créé le cogito. C’est un acquis philosophique.

Contrairement aux Grecs, qui pensaient que les hommes ne pouvaient créer la vérité ; Descartes lui, soutient que la vérité est contenue dans la nature d’un être. Elle est immanente.

 

De nombreux artistes doutent. Ils doutent de leur travail, de leur place dans le monde, de leur rôle à y jouer. Le spectateur ressent ce doute. Peut -être que ce doute nous définit-il dans notre humanité ?

Je me souviens des tableaux de Bansky, des mots de Jim Dine, des photographies de Gina Pane, dans Aizone Sentimentale, ou des installations de l’artiste Ben.

Tous doutaient, m’invitaient à douter. Ils me rappelaient qu’il était bon de douter, et que l’art apaisait leur doute et apportaient quelques réponses.

Thomas Hirschhorn, artiste contemporain, remet continuellement en doute le spectateur dans ces installations. Il pose des questions avec le Musée Précaire Albinet en 2004, à Aubervilliers. C’est un musée inhabituel, en préfabriqué, dont les employés et animateurs étaient des habitants du quartier et dont les éphémères cimaises ont exposé trois mois durant des chefs-d'oeuvres de l'art du XXème siècle empruntés pour la plupart au Centre Pompidou. Thomas Hirschhorn confie qu’il tente de « faire exister l'art au-delà des espaces qui lui sont consacrés1 », il casse des codes, remet en question la place du musée.

 

Mon doute fait des noeuds emmêlés. Je tente de comprendre et d’apprivoiser ce doute. J’essaye de démêler.

 

Mon chemin a toujours été scabreux, un peu glissant.

Seul compte la progression, marcher pour réfléchir, se promener pour s’inspirer. Alors je flâne, je pense et je démêle. Au début de mon chemin, le doute colle à mes chaussures comme des feuilles trop humides. Sur mon chemin, bien souvent, je pose mon regard. Mes yeux accrochent un objet, une chose, une plante. Elle m’impressionne cette chose. Et je doute, je doute de ce que je vois. J’écris ce doute en mot pour mieux le comprendre, le détourner, l’apprivoiser. C’est un doute créatif, constructif.

Le doute me fait perdre mes repères. Je remets en question mon entourage, j’invente des images, des idées qui ne sont pas vraiment réelles. Mes repères se font plus glissants. Au fur et à mesure de ma progression, la forêt devient moins dense, elle laisse apercevoir des troués de ciel, d’autres univers. Le doute me libère des règles du réel. Et le monde tourne, et s’envolent avec lui les repères. Je les grappille.

Il me pousse à écrire, à chercher des réponses dans mes phrases. Je vois donc je doute.

J’écris ce que je crois avoir entraperçu, avoir touché du doigt. Puis je tente de dessiner ce que j’écris, de démêler les mots confus par les images. Je tiens le bout du fil de mes idées. Il se déroule comme des mots qui coulent.

Et tout s’éclaircit.

 

 

1- Emmanuelle Cherel, « Thomas Hirschhorn, l’art et l’espace public. », EspacesTemps.net [En ligne], Livres, 2007

 

 

 

chemin

écrire

les fils emmêlés

carte

perte de repères

les mots

tâtonner

haut de page