Goût romantique

 

Je l’ai en bouche, parmi d’autres. Il me suit dans le regard et dans le cœur. Un étrange goût romantique. Je l’emprunte.

Et la pluie tombe autour de moi, sans m’effleurer, ce sont des graines d’idées. Je les cherche de mes mains, elles s’envolent.

 

Je ne me dis pas romantique. Je retrouve des éléments, des thèmes, de la poésie qui résonne avec ce courant pictural. Une contemplation, un regard, une émotion.

 

Le romantisme est un mouvement européen.

Il désigne les romans de chevaliers médiévaux en Allemagne. Puis, il a pris la forme d’un mouvement de libération de l’art et se développe de 1770 à 1870. En France, il s’agit d’abord d’une avant-garde littéraire, dont Victor Hugo en est le premier chef de file. Il se rebelle contre la doctrine classique. De nombreux jeunes écrivains, comme Théophile Gautier, lui emboîtent le pas à partir des années 1830. Tous ont soif d’exotisme, rêvent d’ailleurs, expriment leur mélancolie, à travers leurs textes, leurs œuvres. Le romantisme est une véritable évolution littéraire des sensibilités et des idées. C’est la libération du moi, de l’art, qui s’éprouve contre le classicisme avec une aspiration vers l’infini, l’intimité. Il caractérise également un comportement, une attitude.

Le mouvement se décline aussi en sculpture, notamment avec Antoine-Louis Barye. Il aime représenter les animaux en action, comme « Le python killing a gnu »(1835).

 

Les artistes romantiques s’inspirent des tragédies du quotidien, des voyages, des paysages. Les œuvres romantiques rendent compte de sujets politiques contemporains et engagés, comme les tableaux d’Eugène de la croix. « La Liberté guidant le peuple », est peint en 1830 et témoigne de l’insurrection populaire des Trois Glorieuses à Paris. Delacroix s’inspire aussi de l’imaginaire orientale.

 

Baudelaire confie dans, Salon de 1846, à propos du romantisme et de sa curiosité esthétique : « Le romantisme n’est précisément ni dans le choix des sujets, ni dans la réalité exacte, mais dans la manière de sentir (…) la spiritualité, la couleur, l’aspiration vers l’infini, exprimées par tous les moyens que contiennent l’art. »

 

Le Romantisme est l’expression de ses propres émotions, sans tenir compte de règles. C’est une représentation subjective de la réalité, d’un événement de l’époque, d’un paysage étrange ou mélancolique…

Dans le dictionnaire historique de la langue française, je constate que le romantisme est aussi tout ce qui tient du roman, qui a un caractère chimérique.

Le romantisme est tout ce qui relève de la poésie, d’après le dictionnaire culturelle de la langue française. Souvent on retrouve les thèmes du rêve, de la peur, de la folie, la mélancolie, le mystère ou de l’imagination…Une sensibilité, une exaltation.

Les paysages romantiques sont touchants comme dans les romans.

C’est une terre d’idéalisme.

Dans le romantisme, il y a une forme d’anéantissement, les forces de la nature submergent les figures humaines, comme on peut le voir dans  « Le voyageur contemplant la mer de nuages » (1818), de  Friedrich. Ce peintre allemand est une figure emblématique très connue du romantisme du XIX ème siècle.

Les romantiques se sentent petits dans un vaste monde.

 

Ce mot m’évoque le voyage, une errance.

 

Pourtant de grands thèmes du romantisme continuent d’être travaillés par certains artistes contemporains. Ils s’éloignent de tout ce qu’il y avait de pathétique et de sacré au XIXème siècle. Par exemple, Kiki Smith accorde une place importante aux femmes à travers son travail artistique, elles sont est au centre de ses sculptures et de ses installations. L’artiste associe la femme aux animaux, à des objets célestes…Elle mêle mythes et légendes dans ces tapisseries et représente des femmes qui sortent d’un corps de loup ou attachées à un boulet de prisonniers. Ces représentations peuvent être considérées comme violentes. Je trouve personnellement, qu’elle renvoie une image qui solidifie la force des femmes.

Son travail ressemble à une quête romantique de l’union des corps avec la nature, les animaux et le cosmos.

 

Christophe Bückel a fait une installation que je trouve étonnante. Elle s’intitule Dump et a été exposée au Palais de Tokyo en 2008. Elle se présente sous la forme d’un labyrinthe de déchets. C’est la reproduction d’une société qui s’organise sur des détritus. En son centre, un étroit boyau de tôle est long de 13 mètres. Je rentre accroupie ou à quatre pattes, dans un univers oppressant et sordide : un dédale d’espaces confinés et insalubres, plafonnés très bas, foisonnant de meubles et d’objets du quotidien. D’une pièce contiguë à l’autre, le parcours dans ce taudis habité est labyrinthique. Au milieu d’un amas de vêtements, de matelas, de bouteilles en plastique, de bidons récupérés, différentes communautés d’individus semblent cohabiter dans ces espaces étriqués (avec différentes religions, musulmanes ou autres traces d’activités, de courant politique…). Au fil des salles, on peut aussi apercevoir des références à plusieurs artistes comme Duchamp, Brancusi, Brueghel ou Orozco et bien d’autres citations cachées. L’artiste nous engage, en tant que spectateur, en nous faisant vivre une véritable expérience. Il nous confronte face aux tonnes de déchets qu’il produit lui-même. Il me rappelle que certains vivent de ces déchets, ou dans des bidonvilles, à l’ombre de notre richesse. Le visiteur devient intrus, voyeur. Le corps est mis lui aussi à l’épreuve, il se courbe, se plie et au fur et à mesure de la progression, l’artiste arrive à propager un véritable malaise. Il nous propulse dans la misère au quatre coins des continents, avec ce véritable témoignage de misère sociale de notre époque de surconsommation.

 

C’est une composition de formes, d’ajustements, de segments, de bricolages esthétiques. Kiki Smith et Christophe Bückel ne se définissent pas comme étant des artistes romantiques. Ils prennent des petits bouts, les assemblent dans leurs œuvres et les personnalisent. Les artistes par définition, sont-ils pas finalement des glaneurs de petits bouts ? Des piocheurs d’idées dans chaque courant et chez les autres ?

 

J’aime et j’admire les touches de romantisme dispersées chez le poète Christian Bobin.

Il perçoit le monde comme une promenade, avec une troublante sérénité, et pourtant ces mots, parfois, ont peur, font fureur. Ils questionnent la place de la poésie, de la mort, des mots, de l'art.

Au contraire des romantiques, il ne regarde pas le vaste monde avec frayeur mais le petit monde avec douceur. Il regarde les oiseaux, les mésanges, qui lui content des histoires et lui inspirent des phrases oniriques. Il glane ce petit monde dans sa poésie en prose, c’est sa « Grande Vie » à lui.

« Ce n’est pas moi qui l’ai écrit, mais un bouquet de lobélies. » 1

« Les arbres, eux, sont toujours dans un nonchalant état d’alerte. Les arbres ou les bêtes ou les rivières. Les fleurs se hissent du menton jusqu’au soleil. Il n’y a pas une seule faute d’orthographe dans l’écriture de la nature. Rien à corriger dans le ralenti de l’épervier au Zénith, dans les anecdotes colportées à bas bruit par les fleurs de la prairie, ou dans la main du vent agitant son théâtre d’ombres. À l’instant où j’écris, j’essaie de rejoindre tous ceux-là. » 2 p.80

 

Je questionne le romantisme dans mon travail, quel est-il ? Quelle place prend-t-il ? Je cherche les fragments. Quel mélange artistique, ou quel esthétique du romantisme seraient actifs dans ma pratique actuelle ?

 

Moi aussi je pioche des fragments, je saisis des instants.

Il est là mon goût romantique : dans mes petites perceptions. Les paysages qui me touchent et m’émeuvent. Dans ce que j’éprouve. Tout ce qui pleut sur moi. Les gouttes glissantes, je les sens sous les yeux. Sur ma langue découlent les mots. Des mots catharsis. Ils me font du bien, me soulagent. Je ne suis plus moi-même lorsque j’écris, je suis les mots multiples, ceux qui m’habitent. Frénésie de l’écriture, guirlandes de mots qui s’enchaînent. Les couleurs, le dessin caché dans les gouttes. Les formes floues dansantes autour de moi, je les kidnappe.

 

Souvent, il y a un rattachement au monde sensible. Faire face à l’injustice de tous les jours. Dans d’autres coins de la planète, des souffrances en millions.

Et ça me stupéfie, tout ce qu’il se passe sur terre, toute cette misère et cette impuissance. L’environnement, le gaspillage et les changements climatiques m’attristent, malgré mon utopie. J’essaye de glisser des messages dans mes phrases, de prévenir que la planète a seulement trois pattes sur une béquille vacillante, dans mes textes ou mes animations. Récemment, j’ai commencé une adaptation en dessin animé, d’un poème de Paul Eluard « Dit de la force et de l’amour »(1947) dans Poèmes politiques. Ce poème parle de résistance, de guerres, de ce qui survit et ce qui continue : la vie. C’est un hymne à l’espoir. Je souhaite le ré-adaptater en animation, tout en couleur et en fluidité, comme si l’espoir malgré la mort, persistait, ravageait mais persistait. Je le trouve contemporain dans nos résistances quotidiennes, dans toutes ces guerres invisibles et petites luttes habituelles (feminisme, violence, tri des déchets, détournement de publicité abondantes). J’aime dépeindre ce qui survit, ce qui résiste.

Des fois le monde se défait autour de moi. Il devient trop réel. D’autres repères s’effondrent, ceux de l’assurance.

 

Les paysages et la beauté d’une lumière agrandissent mes yeux. De stupeur et de couleurs mélangées. Je voudrais les dépeindre en criant, des cris de couleur, et de traits qui fusent. J’ai l’impression que jamais je ne réussirais à ouvrir assez grand les yeux pour que ma main suive assez bien le rythme des lignes et des courbes.

 

Des sons dans mon esprit qui sonnent comme de la poésie, un peu gauche, contemplative. J’aime les balades, quand elles me font se perdent à l’intérieur de moi, naviguer dans les questions et mes songes. Dans une courte édition « Le monde a cessé de se taire » que j’ai écrit, illustré puis façonné, j’y décris une balade intérieure métaphorique, des questionnements en prose, des réponses en collage de monotype de matériaux et végétaux.

C’est une traversée, une errance de mes émotions et mes pensées. Je navigue dans le paysage au rythme de ces sons qui s’entrechoquent. Les échos de mes sensations. Ils deviennent des petits êtres imaginaires, ils m’emmènent vers des mondes surnaturels. Une ouverture des yeux sur des merveilles. J’ai également réalisé une courte bande dessinée « Rafistolées », avec des formes et des couleurs. Un corps humain essaye de rattraper des bouts de vérité, pour reconstituer son cœur, se réconcilier avec le présent.

 

J’aspire à toucher les autres aussi, de mes phrases hésitantes, et de mes pensées emmêlées, des émotions qui me submergent. Elles ont déjà noyé plein d’êtres humains, avant moi, je le sais. Peut-être que d’autres têtes emmêlées me comprendront, se reconnaîtront.

 

1  p.38 extrait du recueil de poésie la Grande Vie publié en 2015.

2 p.80 du même livre.

 

 

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