Montréal 1977

Durant la première moitié de l'année 1977, Pink Floyd est en tournée pour promouvoir son dernier album, Animals, sorti en janvier. Le groupe a alors atteint un statut de superstar, et la tournée « In the Flesh » confirme que le groupe peut désormais remplir des stades de plus de 80 000 spectateurs à chaque concert7. Toutefois, le bassiste et « leader » Roger Waters a de plus en plus de mal à supporter le comportement des spectateurs : ceux-ci sifflent et hurlent tout au long des représentations, même pendant les moments calmes des chansons, ce qui l'énerve8.

Lors du dernier concert de la tournée, au stade olympique de Montréal, le 6 juillet 1977, exaspéré par un « fan » qui, sous l'emprise de stupéfiants ou de l'alcool, tentait de perturber le spectacle, Waters cracha dans sa direction.

« Il y avait un mec devant la scène qui faisait ce qu'il voulait, mais ce qu'il voulait n'était pas ce que je voulais. Il criait, il hurlait et semblait s'amuser comme un fou en poussant les gens contre la barrière de la scène. Il voulait se battre, en fait, et moi, je voulais faire un concert rock. J'étais tellement exaspéré que j'ai fini par lui cracher dessus pour qu'il se calme, ce qu'on ne doit faire à personne. Et je l'ai eu, il s'est pris mon crachat en pleine figure8! »

— Roger Waters

Lors du dernier rappel — habituellement un blues durant lequel les techniciens emportaient le matériel jusqu'à ce que le dernier musicien présent sur scène ne s'éclipse —, le guitariste David Gilmour n'est pas remonté sur scène, contrarié par l'attitude du public durant la soirée6.

De plus, il semble plausible que Waters fut impressionné par le stade olympique de Montréal lui-même, puisque l'amphithéâtre où se déroule le jugement (The Trial) dans le film, de même que les dessins de la pochette intérieure de l'album, rappellent bien le stade olympique tel qu'il était en 1977, c'est-à-dire avec sa célèbre tour inclinée encore inachevée (on peut voir plusieurs de ces « tours inachevées » dans l'amphithéâtre du film et de l'album).
Création et présentation

Frustré par l'incident de Montréal, Roger Waters trouve l'idée du concept de The Wall : bâtir littéralement un mur entre le groupe et le public, ce qui le protégerait d'un nouvel incident semblable9. Voulant exploiter toutes les possibilités du multimédia, il décide également de faire de son idée un concept en trois parties : un album, une série de concerts théâtraux incluant le fameux « mur » et de nombreux effets spéciaux imaginatifs, et enfin un long-métrage6,8.

À la fin de 1977 et au cours de l'année 1978, les membres du groupe prennent chacun des vacances de leur côté. Roger Waters, dans un élan de créativité, se met au travail dans son studio personnel pour en ressortir avec le concept de The Wall, et un autre projet appelé The Pros and Cons of Hitch Hiking. Le concept de Pros and Cons n'est pas clair pour le claviériste Rick Wright et le batteur Nick Mason, et est laissé de côté au profit de The Wall (The Pros and Cons of Hitch Hiking deviendra un album solo de Waters en 1984)8.

Lorsque Roger présente au groupe sa démo de The Wall, le concept est tout à fait compris par tout le groupe et son potentiel musical jugé assez bon pour en faire un album, même si le son est quasi-inaudible et de très mauvaise qualité ; David Gilmour dira plus tard que la démo était « inécoutable ». Rick Wright explique : « Roger est arrivé avec l'album complet en démo, tout le monde en a ressenti le potentiel mais musicalement c'était très léger, vraiment très léger10. » Le manager du groupe, Steve O'Rourke, préfère Pros and Cons à The Wall, ce qui déclenche les moqueries des membres du groupe. Il est vrai qu'à ce stade, le projet ne comporte pas les chansons de Gilmour — entre autres, Run Like Hell et Comfortably Numb — qui seront ajoutées par la suite, lors du développement de l'album. Comfortably Numb existe alors déjà en démo instrumentale et était censée figurer sur l'album solo de Gilmour, mais n'avait pas été terminée à temps6,8.

Une anecdote racontée par Nick Mason sera reprise dans son livre Pink Floyd : l'histoire selon Nick Mason : lors de l'écoute de la démo, il fut surpris de s'entendre jurer au téléphone. Waters lui expliqua qu'il avait eu besoin d'un téléphone sonnant dans le vide comme effet sonore pour une chanson. Croyant que Mason n'était pas à la maison, il avait appelé chez lui. Lorsqu'il avait décroché le téléphone, Mason avait crû avoir à faire à un plaisantin qui fredonnait dans le combiné sans lui parler, d'où ses jurons6.
Enregistrement

L'enregistrement de l'album dure huit mois (d'avril à novembre 1979) et est enregistré dans quatre studios différents à l'extérieur de la Grande-Bretagne, en raison d'un détournement de fonds fait par le cabinet gérant les investissements de Pink Floyd et de ses conséquences fiscales, qui forcent les membres du groupe à s'exiler pendant un an à l'étranger. Roger Waters décide d'engager le fameux producteur Bob Ezrin (qui a notamment travaillé avec Kiss et Alice Cooper) pour coproduire l'album avec Gilmour, lui-même, ainsi que James Guthrie. Ce dernier est recommandé au groupe par Alan Parsons, qui a été ingénieur du son sur The Dark Side of the Moon. Guthrie est cantonné dans le rôle de coproducteur et d'ingénieur du son6.

Les tensions au sein du groupe deviennent sérieuses à partir de ce moment-là. Rick Wright veut aussi être producteur, et Waters accepte à condition qu'il fournisse assez de travail pour l'album. Toutefois, Wright ne tient pas compte de la mise en garde et « se contente de rester assis durant les séances, sans rien faire d'autre que la production »6, ce que Waters et Ezrin n'apprécient pas du tout.

« Nous avions un studio d'enregistrement dans le sud de la France où Rick restait. Nous autres avions loué des maisons à vingt kilomètres de là. Nous rentrions chez nous le soir et on disait à Rick : « Fais ce que tu veux, tous les morceaux sont là, écris quelque chose, joue un solo, fais quelque chose... Tu as toute la nuit, chaque soir, pour le faire ». Tout le temps que nous étions là-bas, plusieurs mois, il n'a rien fait. Il était incapable de jouer quoi que ce soit10. »

— David Gilmour

Au cours des sessions, Waters renvoie Wright du groupe, prétextant que celui-ci n'a plus rien à offrir à Pink Floyd — ce qui sera par la suite confirmé par Wright lui-même, en partie en raison de son addiction à la cocaïne à l'époque11. Cependant, il a plus tard raconté une autre version de l'histoire, selon laquelle Waters serait devenu carrément mégalomane :

« Roger avait un ego énorme et disait que je ne m'investissais pas assez, alors qu'il m'empêchait de faire quoi que ce soit. La fracture apparut lorsque nous sommes tous partis en vacances vers la fin des enregistrements. Une semaine avant la fin des vacances, j'ai reçu un appel de Roger d'Amérique me disant de venir immédiatement. Ensuite, il y a eu cette réunion pendant laquelle Roger m'a dit qu'il voulait que je quitte le groupe. J'ai d'abord refusé. Alors il a dit que si je n'acceptais pas de partir après que l'album soit fini, il prendrait les enregistrements et les emmènerait avec lui. Il n'y aurait pas d'album et donc pas d'argent pour payer nos énormes dettes. Alors j'ai accepté. J'étais terrifié. Maintenant, je pense que j'ai fait une erreur ; c'était un coup de bluff de Roger mais je ne voulais plus travailler avec ce type10. »

— Rick Wright

De son côté, Waters a affirmé plus tard que Gilmour et Mason avaient approuvé sa décision, mais en 2000, Gilmour prétendit que lui et Mason s'étaient opposés au renvoi de Wright. Toutefois, Mason affirme que Wright fut renvoyé parce que la maison de disques Columbia avait offert une avance importante à Waters s'il parvenait à finir l'album à temps pour qu'il sorte en 1979. Wright ayant refusé de rentrer plus tôt de vacances, Waters a voulu le renvoyer. Wright fut renvoyé du groupe, mais participa à l'achèvement de l'album ainsi qu'à la tournée qui suivit, en tant que musicien additionnel rémunéré. De ce fait, il fut le seul à gagner de l'argent avec les concerts, les trois autres membres du groupe ayant dû partager les coûts des spectacles6.
Sortie, réception et influence

Originellement publié par Columbia aux États-Unis et par Harvest au Royaume-Uni, The Wall a été réédité en CD remasterisé en 1994 au Royaume-Uni par le major EMI. En 1997, Columbia a publié une nouvelle édition, avec un son supérieur au « remaster » d'EMI, aux États-Unis, au Canada, en Australie, en Amérique du Sud et au Japon. Après le 20e anniversaire de l'album, en 2000, Capitol a relancé la réédition de 1997 avec la couverture du « remaster » européen aux États-Unis et EMI au Canada, en Australie, en Amérique du Sud et au Japon.

L'album eut un immense succès dès sa sortie, montant rapidement à la première place du Billboard aux États-Unis, en seulement quatre semaines, et à la troisième place en Grande-Bretagne. On estime le nombre total de ventes dans le monde à 30 millions de copies (60 millions d'unités, car c'est un album double)12,13. C'est le double album le plus vendu de tous les temps14,15 ; aux États-Unis, il est 23 fois disque de platine pour 11,5 millions d'albums doubles vendus16. C'est le deuxième album de Pink Floyd le plus vendu après The Dark Side of the Moon et l'un des albums les plus populaires au début des années 1980. Le single Another Brick in the Wall, Part II est le seul single N°1 du groupe au Billboard.

Au succès commercial s'ajoute le succès critique de The Wall, majoritairement positif. Le magazine Blender lui a attribué la note maximale, déclarant que, « malgré son ambition haute et pompeuse, il est ponctué de venin similaire au punk rock, pour ne pas dire qu'il contient les chansons du groupes les plus rock, lourdes et dures »2. La critique d'Allmusic est un peu plus sévère (4½ étoiles sur 5), déclarant toutefois que « sa cohérence, mélangeant fragments de mélodies et effets sonores, rendent ses lacunes musicales et ses paroles discutables faciles à ignorer »1. Le magazine Rolling Stone fait remarquer que « The Wall est la plus stupéfiante réalisation dans la singulière carrière du groupe »4. Le même magazine place l'album à la 87e place de sa liste des 500 plus grands albums de tous les temps17. L'album figure également dans le livre des 1001 albums à écouter avant de mourir18.

En plus de son succès commercial et critique, The Wall a également influencé plusieurs artistes de leur époque tels que David Bowie, Genesis et Yes19,20, mais aussi une myriade de nouveaux artistes progressifs (rock progressif, metal progressif) comme Nine Inch Nails21, Dream Theater22 et Radiohead23.