La temporalité est un concept philosophique qui exprime, d'après Sartre, dans De l'être et du néant, « une série infinie de ''maintenants'' dont les uns ne sont pas encore et les autres ne sont plus ». Pour ce dernier, le seul moyen de donner du sens à la temporalité (expérience du moment présent), c'est de considérer cet ensemble de ''maintenants'' – passés et futurs – comme une totalité qui structure un instant vécu. Merleau-Ponty, quant à lui, envisage la temporalité comme étant « la conscience de nous-même qui ne fait qu'un avec l'expérience interne du temps » (Phénoménologie de la perception). Ces deux philosophes s'accordent sur une chose : l'expérience du temps, ou du moins du ''présent'', n'est pas un processus réel. Il n'existe que par des rapports individuels aux choses. Toute expérience de la temporalité est donc subjective.

 

 

J'ai envie donc de parler de mon expérience subjective.

 

Depuis toujours, je me suis intéressée aux domaines de création où le corporelle avait une place importante : les différentes formes d'estampes, la composition de textes en caractères de plombs, etc. Des domaines pour lesquels, il ne suffit pas de penser sa réalisation, mais bien posséder un savoir-faire, où la mémoire corporelle joue un rôle primordial : création et conscience du geste qui l'accompagne sont indissociables. Chaque technique a ses étapes de création, sa manière de faire et de refaire, qui demande de la patience et une forme d'obstination. Ces différents médiums me permettent de me détacher des attentes qui je m’impose, pour laisser place à la certitude du geste juste. Par le biais du corps, je trouve une conscience de l’expérience du maintenant, où s’encre le plaisir du vécu pleinement.

 

Par cette forme de méditation active, l'espace de création ouvre une nouvelle manière d'expérimenter le temps. Dans son essai L’Éloge de la lenteur, Carl Honoré invite ses lecteurs à se détacher du culte de la vitesse qui sévit dans notre société moderne. Il propose de réapprendre à vivre et à recevoir le temps, et non à le consommer comme une denrée épuisable. De même la façon, la pensée du philosophe Vladimir Jankélévitch définit le temps comme ce qui permet le lien entre l’homme et le monde. En effet, le temps n’est jamais extérieur à l’homme, au contraire, il est de l’ordre de l’intériorité et de l’intimité : chaque expérience interne permet à chacun, à travers sa subjectivité, de se connecter à l’extérieur. Jankélévitch invite à saisir ce qui se déploie devant nous, comme une présence au monde consciente. C’est justement ce que j'expérimente lorsque je pratique l'estampe : la possibilité d'accueillir, avec bienveillance, étape par étape le temps qui se présente à moi. Il laisse la possibilité –

finalement indispensable – de permettre au corps et à l’esprit d’intégrer ce qui se passe à l'intérieur de nous lorsque l'on crée.

 

L'envie et le besoin d'accueillir la création autrement ne s'appliquent pas seulement à la réalisation technique : ils englobent également la manière dont j'aime lire les images et la tournure dont je propose de lire les miennes. Josef Koudelka, dans son œuvre photographique, capture chaque instant comme un effleurement du ''maintenant'', instants toujours plus surprenants et poétiques les uns que les autres. Ses photographies invitent à se plonger plus longuement dans ces ''maintenants'', afin de suspendre les nôtres.

 

Mes images aussi proposent de suspendre le moment de lecture, de prendre le temps. Pour faire cela, je passe par des méthodes qui évoluent et grandissent avec ma pratique. Je viens chercher le plaisir de la matière et des formes pour construire parfois des paysages, des scènes et parfois des espaces plus abstraits. Ainsi, elles vont proposer plusieurs entrées d’interprétations : par la manière dont les formes et les matières se répondent ou par les indices de narrations discrètement déposés, mais qui, pour ceux qui le veulent, permettent d’identifier un sens peut être plus concret : un paysage, un corps, etc. Dans toutes les configurations possibles, le spectateur, pour comprendre l’image, doit s’y plonger longuement et mettre de côté ses propres conventions de représentation. Alors, pour chaque image, il est nécessaire de suspendre ce qui se passe autour de nous, de se connecter pleinement à l’instant qui se présente, à ce qui se passe à l’intérieur, pour capter réellement le sens que chacun peut y trouver.