Quand, dans le langage commun, le mot effleurer ou l’effleurement évoque de différentes manières, l’action de venir à la rencontre d’un objet ou d’un sujet pour ne l’aborder que brièvement ; à mon égard, il en est totalement différent. Bien sûr, le sens du mot ne change pas, mais il est ouvert à plus d’interprétation qu’il n’en parait. Il existe à travers lui, deux branches auxquelles je me raccroche : à la fois la manière dont il évoque la présence du corps par un geste, un touché particulier – qui peut être sensuel, intime tout autant que curieux et bienveillant – et à la fois le fait qu’il évoque une forme de positionnement au monde – dans la manière de venir à la rencontre des choses qui nous entoure. D’après moi, la notion d’effleurement, dans ces deux cas, parle de la manière de capter ces « maintenants » qui nous échappe à chaque instant, et qui n’existeront plus jamais de la même façon.

 

Le temps qui se déroule est constitué, d’après Vladimir Jankélévitch, d’instants à saisir. Mais, d'autres philosophes ou physiciens comme Etienne Klein par exemple, expliquent que ces instants sont en réalité insaisissables puisque à peine ils ont été qu'ils sont déjà de l’ordre du passé. Par-là j’entends que la seule manière de saisir ces instants est de les considérer comme telle, impossibles à capturer pleinement. Par conséquent le seul moyen est donc de les accueillir, pour les laisser repartir, dans un mouvement d’effleurement et laisser de la place « au domaine de la grâce ». J’ai bien conscience que ce j’avance rentre dans une forme de paradoxe, mais encore une fois, le physicien Etienne Klein admet que « les descriptions scientifiques ne sont pas faites pour combler nos attentes d’être humain, il y a quelque chose d’essentiel à propos du présent (ou du maintenant) qui demeure en dehors du domaine de la science » et l’effleurement du maintenant en fait partie.

 

L’effleurement du maintenant existe également très concrètement par le geste. En effet, la place du toucher dans l’effleurement, dans son évocation d’une sensualité, est très présente dans mon travail. Lors de mon édition du semestre dernier, j’ai écrit des textes poétiques qui parlait du toucher. J’abordais le désir, la rencontre de l’autre avec en tête des moments de beauté et de partage. Avec mes mots, j’effleurais ces instants de grâce fantasmés.

 

Mais l’effleurement, dans l’ordre des rapports aux corps, ne prend pas vie uniquement dans l’intimité. La danse, en particulier, est un domaine où la volonté de créer des instants de grâce est omniprésente. Mais il y a une forme, de danse que je pratique, qui échappe peut-être à cette règle : la danse contacte improvisation. Entre danse et acrobatie, elle propose une forme d’exploration du corps, de son poids, de ses équilibres par le contact de l’autre. Son créateur, Steve Paxton, explique que cette forme de danse permet, par son imprévu et ses changements permanents, de ressentir l’autre et l’espace d'une toute nouvelle manière – qui se détache en tout point du sens de la vision. Et malgré qu’elle ait tout sauf la volonté de faire voir une quelconque beauté, les enchaînements des corps, des chutes, des portés et ses moments d’échanges, génèrent des moments de grâces d’une justesse surprenante ; et cela, autant pour le spectateur, que pour le danseur qui intègre cette beauté par le corps.

 

 Certains artistes arrivent à capter ces moments grâces et à capturer l’effleurement ; je pense notamment à la photographie, qui est l’un des méthodes les plus efficients pour saisir en une image un instant qui nous échappe immédiatement. Josef Koudelka est – encore une fois – pour moi le maître de l’effleurement en photographie. Mais il y en a beaucoup d’autres, Lucien Pelen, par exemple, a réalisé une série de photographie le capturant lors d’une chute spectaculaire. La photographie a été prise juste avant qu’il atteigne le sol. Tenant une chaise par les pieds, il semble lévité. Grâce à cette performance, il réussit, à l’instant près, à saisir le moment grâce de cet envol où cohabitent une sensation de liberté et une peur indéniable de l'atterrissage, inévitablement violent. Cela rappelle Steve Paxton qui affirme : « Je veux pouvoir décoller de la terre et ne pas avoir à m’inquiéter de l’atterrissage. Et à l’intérieur de la brève liberté de la chute, le corps peut transformer ce qui est d’abord un accident en poésie ». Pour ma part, en photographie, je cherche à de capter des cours instants, instants volés dans la vie des autres, à leur insu. Peut-être que ce ne sont pas des moments de grâce spectaculaires, mais ils constituent des moments de simplicité et d’honnêteté où je trouve une certaine poésie.

 

L’effleurement est donc une forme de positionnement de l’esprit, une posture face aux choses de la vie ; il reconnaît des instants qui se présentent à nous tout en sachant qu’ils vont lui échapper. C’est une manière de parler de la beauté comme quelque chose qui ne s’attend pas, mais qui se saisit pour ensuite la laisser repartir.