Nombreux sont ceux qui ont eu recours à l'absurde dans leurs oeuvres ; que ça soit Albert Camus pour mettre en avant l'absurdité de la condition humaine ou Rodolphe Huguet qui parle avec humour des préoccupations parfois étranges de l'être humain. L'absurde est toutefois toujours difficilement explicable, car l'essence même qui la constitue est qu'il échappe au domaine de la logique. Pour le philosophe Kierkegaard, il est nécessaire de ne pas nier l'aspect absurde de certaines choses, puisque toute manière de raisonner la chose serait discréditée, car son essence même n'a pas de sens. Il le définit le plus simplement possible comme « la raison lucide qui constate ses limites ».

 

C'est là justement que l'absurde m'intéresse : quand l’explicable nous échappe, quand l’esprit se perd dans la recherche d’une réponse. J'aime à voir et à comprendre comment les gens réagissent face à l'inexpliqué. L’inexpliqué, mais lequel ? Il y a des milliers de choses qui se présentent à nous sans que nous ayons les capacités de les comprendre. Pourtant, il y a ce besoin qui anime tout être humain à toujours chercher à comprendre et à avoir des réponses face à l’inconnue. C’est par exemple, ce qui a animé l’homme a créé ce qui est aujourd’hui une des bases de nos civilisations : la Religion. Elle a été et est toujours un moyen de répondre aux questionnements de l’inexpliqué. Ce besoin universel est aussi à l'origine de toutes les avancés scientifiques. En bref, ce besoin est l’impulsion qui a fait que nos sociétés sont ce qu’elles sont aujourd’hui. Pour ma part, l’inexpliqué que je vais chercher à montrer dans mes images est une mise en associations : une relation entre deux éléments qui n'a jamais été faite, des images qui n'ont pas réellement de sens, pas de réponse. Et souvent, la réaction face à elles est surprenante, et la perplexité dans le regard des gens me passionne. Car, quand il est confronté à son impuissance, l’esprit s'ouvre à de nouvelles perspectives.

 

Pour expérimenter cet inexpliqué, je me suis tournée vers l’absurde. Mais l’absurde est une notion subjective. En effet, ce qui me semble absurde, pourrait provoquer une réaction tout à fait différente chez quelqu’un d’autre. Je définirai mon absurde par cette envie de créer des associations d’idées qui n’ont rien à faire ensemble – une crevette flottant dans un paysage de soleil couchant –, par l’envie de jouer sur la limite entre l’abstraction et la narration – des formes géométriques servant de décors à des mains dansantes, etc. Face à ces images, je ne m'attends pas à ce que les spectateurs reconnaissent immédiatement ma volonté de travailler l'absurde. Mais, je recherche à les mettre face à l'incompréhension, pour enfin trouver leur propre réponse et leur narration.

 

Je n'élabore pas seulement ces images pour que les spectateurs puissent y trouver leur interprétation. Je les crée pour moi, car j'éprouve un certain plaisir, une certaine poésie dans ces images sans réponse. J'ai envie d'aller chercher de nouvelles explications, de nouvelles justifications qui n'ont pas de sens. Car c'est dans ces entre-deux qu'émerge la poésie. Il y a une pratique de la poésie souvent oubliée, celle de la poésie du non-sens. Datant du Moyen-âge, les poètes rejetaient la nécessité du sens et du caractère utile de la poésie. L’absurde qui s’inscrivait dans ces comptines et poèmes était un biais pour questionner le spectateur et le confronter à ce besoin de toujours comprendre.

 

Des artistes, comme la danseuse et performeuse Candela Capitàn, utilisent leur corps pour jouer avec l'absurde. Toujours dans des positions qui n'ont pas de sens, tordue, pliée, avec des œufs sur la tête, elle intrigue. Son corps dévoile une étrange poésie, entre humour, sensualité et maltraitance. En jouant ainsi, Candela Capitàn met à l'épreuve son statut de danseuse et ne ressemble plus à un être humain, mais simplement un corps, une pâte à modeler, un insecte. Elle ne donne aucune explication, ne se justifie jamais. Elle a complètement intégré que l'absurde n'avait besoin de raison d'être, il existe en tant que tel, à chacun de trouver son interprétation.

 

 D'une tout autre manière, l'auteur et réalisateur, Abbas Kiarostami aborde l'absurde par l'écriture de très court poème dans son recueil Avec le vent. Il met en vie des petits choses, des situations inexplicables. De la ressort un très beau lyrisme.

 

À ma manière, je cherche à intriguer, à suspendre, à surprendre, mais surtout à mettre face au lyrisme de l’incompris et de poser la question : a-t-on toujours besoin de répondre au « pourquoi » ?