SURFACE.

Matière sensible.

 

 

Surface.

Nom féminin.

Partie extérieure (d’un corps), qui le limite en tous sens.

Face apparente.

Au figuratif : les apparences, opposées au fond.

Ne connaître la chose qu’en surface c’est avoir accès à une réalité superficielle, sans espoir de profondeur.

Selon le site du CNRTL la surface est souvent plane et horizontale.

Comme si ce mot n’était applicable qu’à de longs murs de béton gris.

En géologie : Portion plus ou moins étendue de la surface terrestre, caractérisée par sa planitude.

Au niveau de la symbolique la surface, notamment la surface terrestre, est apparentée au conscient tandis que ce qui existe en profondeur est déterminé comme étant inconscient. Dans la tradition, selon Paul Diel, on assimile l’inconscient au féminin et le conscient au masculin d’après le Dictionnaire des Symboles écrit sous la direction de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant.

Pourtant dans la vie de tous les jours quand on parle d’une personne superficielle il y a beaucoup plus de chance qu’il s’agisse d’une femme plutôt que d’un homme notamment car on pense que la femme a à se définir dans un rôle social moins libre et plus discret que celui de l’homme. Cela se dit aussi par rapport au maquillage que la gente féminine peut porter de façon plus ou moins dissimulée. Aujourd’hui, cependant, on tente d’éradiquer ces barrières sociales et le maquillage, en occident, vise de plus en plus les hommes également.

En résumé la surface demeure frontière entre le monde conscient, celui dans lequel on évolue, mis à disposition de tous, et le monde inconscient, celui qui nous est inaccessible au sens psychique mais aussi physique.

Interroger cette barrière serait déjà un moyen d’aller vers cet entre-deux monde, chatouillant par « l’art » les côtés pile et face d’un même corps, d’un même objet.

 

Dans le travail que j’ai mené au lac de Bouzey j’ai parcouru la surface de différents arbres qui me semblaient dégager quelque chose de particulier avec du fil blanc.

Je mettais ainsi en valeur les profondeurs dégagées de leur surface et me rapprochais d’eux ne serait-ce qu’au niveau corporel.

A mon sens ces rapprochements physiques avec la matière et la surface des choses allait déjà me mener à une meilleure compréhension du corps arbre et donc peut être de ce qui est pour moi inaccessible. L’intérieur ou même ce qu’il a à dévoiler de profond dans cette première couche seulement.

Au fur et à mesure les fils dessinaient des formes, des signes parfois des morceaux d’écorce se séparaient du tronc puissant traduisant une certaine fragilité dans cette peau aux allures d’armures.

Cela dépendait bien sûr de la variété de l’arbre. Il me semble que beaucoup d’entre eux étaient des pins ce qui peut expliquer cet effritement.

Le fil, tout fin, lui aussi pouvait traduire une fragilité et une sensibilité au toucher.

Le fil c’est celui qui trace, qui relie et qui tient mais parfois il casse.

Tout ne tient qu’à un fil

Même pour ces surfaces à l’air monstrueusement puissant.

Cela me fait penser au travail de Chantal Carrel qui dans Chute de pierres a habillé des rochers sur le sol de la ville de Meyrin, dans des banlieues, avec de grandes bandes de caoutchouc noires faisant penser à du cuir, reliées par des tiges de métal fileté.

Ces vêtements noirs enferraillés faisaient référence à la force et à la tension que pouvait symboliser ces lourdes pierres et étaient placés de façon à cacher les aspérités de ces grandes roches.

D’une certaine façon le procédé est contraire au mien puisque j’essaye de cacher le moins possible et de souligner les formes qu’offre la surface des différents troncs d’arbres alors que Chantal Carrel, dans ce travail-ci, dissimule les surfaces peut-être un peu plus fragiles de ces pierres pour en exprimer la force. Mais certaines de ces pierres ne sont habillées que de lacets de caoutchouc et non d’une surface recouvrant un côté entier de la pierre. Dans ces cas-ci on voit les lacets soulignés ces sensibilités cachées dans les autres propositions.

Chantal Carrel a réalisé d’autres sculptures où elle s’appuie encore aux surfaces de corps naturels tels que des souches d’arbres par exemple dans sa série Dans les arbres.

Dans ce travail elle utilise de la résine synthétique pour former un peu de la surface que l’arbre à perdu lorsqu’il s’est fait abattre. Dans ce cas-ci l’artiste à directement accès au monde intérieur de l’arbre mais celui-ci est devenu surface et donc encore une fois frontière entre le monde conscient et inconscient.

On peut peut-être même se dire que le matériau utilisé, la résine synthétique, est un pas pour essayer d’intégrer la souche dans sa nature puisque la matière résine fait partie intégrante de la vie de l’arbre surtout ceux-ci qui semblent être des résineux d’après les photos.

La fabrication de la surface résineuse était peut-être une façon de comprendre l’arbre, sa surface et son mode de fonctionnement lorsque celui-ci était encore entier. Il y a plusieurs souches ainsi « raffistolées » entourant un arbre cette fois-ci bien entier. Comme si c’était là le model vers quoi toutes ces expériences de souches résineuses tendaient.

Je ne sais pas si on peut vraiment accéder à l’intégrité d’un corps par le seul biais de sa peau mais en tous les cas je ne peux pas me dire que l’opération et vaine ou inutile.

A force de coincer le fil blanc entre le creux des écorces j’ai pu développer, arbres après arbres, certains mécanismes prouvant que je commençais à intégrer ce type de surface bien que différent pour chaque individu.

L’exercice devenait de plus en plus sensible et à force de me rapprocher je pouvais voir les différences entre les arbres.

Je pouvais les approcher de différentes manières suivant le terrain où ils poussaient etc.

La surface peut aussi apprendre beaucoup sur un terrain, un objet, une personne.

Dans mon édition peau je me suis ainsi questionnée sur ma relation à ma propre enveloppe mais aussi à ce comment elle pouvait se rapprocher d’autres surfaces telles que celle du sable de la plage de Wimereux de laquelle je suis partie.

Il y a beaucoup de questionnement sur la porosité de la peau, son imperméabilité ou sa perméabilité, sa sensibilité, ses cicatrices ou même son identité en tant que peau et à mon avis comparer tout cela avec des surfaces apparemment extérieures à nous peux nous offrir certaines réponses.

Comme j’écris de façon assez poétique il peut parfois y avoir comparaison avec cette fameuse plage de Wimereux par exemple.

Quand je rapproche cela avec mon travail de Bouzey je pense que la comparaison avec l’arbre est aussi possible.

Il y a un travail de Giuseppe Penone que j’apprécie particulièrement mettant en scènes un ensemble de souches tapissées de cuir brun retourné.

Lorsque je l’ai vu au musée de Grenoble en 2015 j’ai trouvé cela géniale car pour moi c’était vraiment un moyen qu’avait trouver Penone pour intégrer l’arbre puisque celui-ci devenait être de chair et de peau comme lui ou moi et ce par le seul moyen de la surface. Cette œuvre se nomme Ceppi di cuoio et a été réalisée en 2010.

Encore une fois en rapport avec la liaison que j’entretiens entre la surface d’un objet convoité et mon propre corps, il y a aussi la vidéo Déméter dans laquelle je me suis badigeonnée avec la terre entreposée dans le hangar du jardin de Cocagne de Thaon-les-Vosges.

En assimilant ainsi ma peau à cette terre je pouvais espérer assembler ce qui semblait à priori impossible : la surface de la terre devenait surface de mon propre corps.

Je voyais cela un peu comme un rituel visant à reprendre contact avec la matière terre et ce qu’elle a à nous offrir. Dans l’absolue je voulais devenir terre le temps du tournage et le temps du visionnage de la vidéo.

Bien sûr d’autre éléments rentraient en compte tel que la danse reprenant les codes de la pousse végétale, de l’immersion dans cette matière et son absorption au sens littéral mais je pense que la session « maquillage terre » était elle aussi très importante dans cette recherche.

C’est une des premières choses que l’on peut faire pour espérer atteindre un état « mettre le costume de ».

C’est peut-être aussi ce côté costume qui me pousse souvent à envisager le vêtement comme outil et personnages de mes différents travaux comme dans la vidéo de l’homme invisible ou prochainement l’adaptation de la chanson Une petite robe noire de Juliette Noureddine.

 

Il y a la surface

Puis l’histoire qu’elle protège.

Cette surface dont je parle est un milieu que l’on peut espérer atteindre par mimétisme, comme lorsque Heidi Bucher tapisse des pièces de maisons et des meubles pour en prélever une trace à l’aide de grands tissus et de latex nacré. Cette trace sera peut-être plus fragile mais aussi, parfois, plus durable que celles de ces architectures vouées à disparaître.

Mais ne pourrait-on pas comprendre la surface aussi, et simplement, en la façonnant ?

Toute surface s’élabore petit à petit avec le temps, le milieu où elle évolue, les intempéries auxquels elle est exposée.

 Pourquoi ne nous proposerions nous comme façonneur ?

Dans mon édition Peau le texte tapé à la machine à écrire façonnait de lui-même le support fragile et quasi-translucide du papier de soie. Je dirigeais la machine, choisissais comment elle devait gérer les espaces entre les mots, les couleurs etc. mais beaucoup du rendu peau était aussi due au travail que le support subissait dans la machine.

Ce support si fin était une membrane en lui-même, nous pouvons explorer les couches de Peau à travers les différents feuillets et encore la façonnée de notre passage.

Pendant le début du premier semestre 2018 je me suis intéressée au Braille et ai donc entrepris de créer un carnet de croquis réaliser en façonnant, piquant et déchirant le papier. Je venais petit à petit à changer la surface si l’on considère qu’une feuille est surface.

Est-elle plutôt matière ? Elle semble être un compromis des deux…

Je créais ainsi des reliefs, des pleins et des vides et il y avait toujours un côté positif un autre négatif…

Je ne sais vraiment pas si c’est une surface dans l’ensemble mais en tout cas la physique, la partie consciente de la feuille venait à changer.

Il y a quelques semaines j’ai commencé à travailler sur une performance avec Angèle Santrot et là encore ma partie consiste à danser et à façonner par le mouvement la surface d’une membrane de papier de soie tandis qu’Angèle fait l’expérience de dessiner et parler en faisant le poirier. Pendant l’exécution je décris ce que je vois sur la surface du papier, les paysages que cela crée, le ressenti de mes doigts sur cette surface, la lourdeur de celle-ci sur mon bras etc.

 Il y a échange, échange qui mène la surface du papier à gagner en relief et moi à improviser des phrases poétiques sur ce que cette surface m’offre à voir et à sentir au niveau corporel.

Dans cette idée d’un corps qui façonne la surface et la matière il y a encore beaucoup d’œuvres du travail de Penone mais en particulier Il poursuivra sa croissance sauf en ce point.

Ce sont des mains de bronzes coulées d’après le bras de l’artiste tenant de jeunes arbres et les laissant se développer ainsi. A force de grandir l’arbre vient enrober la main et l’assimile complètement en lui. C’est encore une fois un processus inverse au miens puisque là c’est la surface de la réplique du bras de l’artiste qui va se retrouver à l’intérieur de la matière arbre. C’est encore approcher les choses de façon plus crue et en même temps cela reste sensible puisqu’il s’agit d’une assimilation progressive.

Nous perdons cependant l’idée de surface sinon celle de l’arbre. Seul l’artiste ou au moins son bras connaîtra ce qu’il y a derrière cette frontière.

 

Au cours de mes recherches au lac de Bouzey j’ai tenté de nous inclure, nous les passants et la forêt elle-même, dans quelques-uns de ses arbres.

Pour cela j’avais plaqué de grandes feuilles d’aluminium sur la surface des troncs espérant se faire reflatter la verdure environnante dans ce matériau brillant.

Mais je n’ai pas trouvé de moyens satisfaisants pour fixer cette surface sinon en lui faisait épouser l’écorce par frottement mais cela ne fonctionnait pas trop : l’aluminium finissait par se déchirer et il ne rendait pas bien compte des formes de l’écorce.

Enfin, même cette volonté d’inclure par la surface réfléchissante n’était pas assez claire puisqu’il n’y avait pas assez d’effet miroir.

 

Cette utilisation de l’aluminium dans mes travaux en tant que surface réfléchissante se retrouve dans mes croquis de Wimereux quand j’ai reproduit la surface brillante de la mer au soleil.

A Wimereux j’ai également utilisé l’aluminium lorsque je cherchais à prendre l’empreinte des aspérités de certaines pierres de la plage.  Ces empreintes étaient destinées à me donner un vocabulaire de forme tiré de la roche pour en faire une typographie.

Les pierres se retrouvaient donc affublées d’une nouvelle surface pour quelques instants. On peut retrouver là la série Chute de pierres de Chantal Carrel évoquée un peu plus haut à la différence que même si les trous étaient bouchés ceux-ci n’étaient pas dissimulés sous une surface lisse.

Au contraire ils étaient peut-être plus mis en évidence qu’autre chose par la brillance du matériau qui lui aussi donnait à voir quelques aspérités formées par ses angles et ses plis.

Une fois ces « empreintes » enlevées de leur socle ces bouts de surfaces devenaient matière.