CORPS.

 

Dans le Robert de Poche 2017 on nous dit en premier lieu que le corps est la partie matérielle des êtres animés. Il précise ensuite que chez l’humain il s’agit de son organisme. Organisme opposé à l’esprit, à l’âme. Cette dualité semble être acquise dans notre société occidentale : nous sommes

« Saint de corps et d’esprit » etc.

 

Dans le Robert Historique de la langue française 2010 on retrouve cette idée. On nous dit que le mot français dérivé du latin « corpus » est apparu dans le contexte de la civilisation chrétienne

À travers de nombreuses expressions comme :

« le diable au corps » ou « faire folie de son corps » nous pouvons avoir l’impression que cet organisme est déprécié dans notre société.

Il est vrai que dans une culture a ascendance chrétienne nous pourrions penser que le corps est dénigré étant moins important que l’âme du dévot. En effet c’est elle qui sera jugée lors de la mort de l’individu.

Pourtant les définitions de ces deux dictionnaires parlent du fait

qu’un corps c’est aussi une personne.

On dit « garde du corps » « à son corps défendant ». Le corps c’est aussi l’individu.

Le corps c’est la partie matérielle principale, la plus importante.

Le corps d’un bâtiment, d’un objet, d’une lettre ou d’un vêtement toujours en opposition à la tête, siège de l’esprit selon nos coutumes.

 

Dans mes différents travaux le corps et le mien en particulier est un des matériaux principaux.

Je fais du théâtre et du chant, à l’école j’utilise mon corps

dans des vidéos et il y a peu j’ai essayé de dessiner en faisant de grands mouvements de corps à la manière de Heather Hansen.

Pourtant, comme dans la définition ci-dessus, le corps ce n’est pas forcément l’organisme humain. Cela peut-être la partie principale d’un objet et notamment du vêtement au niveau du tronc.

Lorsque j’ai fait un travail de photographies numériques, l’année dernière, où je plaçais une petite robe rose, que je porte parfois, à quelques endroits des environs tel que la forêt, l’arrêt de bus, devant le portail de mes voisins ou devant l’une des portes de l’école, je me suis interrogée sur l’impact que rendrait ce corps dans l’espace.

C’est un vêtement nu, un corps vide et pourtant selon comme il est placé

il semble vivant, d’après le contexte on peut se dire qu’il part avec sa sacoche qui l’accompagne.

Comme c’est un vêtement que je porte nous pouvons voir cela comme une forme de projection d’un personnage inconnu ou de moi aussi. Par contre je ne pense pas qu’on puisse se dire que la robe attend quelqu’un : elle n’est jamais placée là où elle aurait pu être devinée comme étant l’objet robe

de quelqu’un.

Cette petite robe devient l’individu robe, le corps robe.

Cela me fait penser à ce que nous avait dit une artiste plasticienne, Françoise Delot-Rolando, à ma mère et à moi, comme quoi elle avait commencé à peindre des vêtements notamment parce qu’une fois elle est allée chez un ami dont la petite amie était morte depuis quelques années (il me semble). Elle était allée chez lui et a remarqué que la veste de son amie était restée sur le dossier de la chaise. Elle disait que c’était vraiment

comme si elle était là.

Là on s’intéresse donc plus à un corps absent, à un individu absent, contrairement à ma robe, je pense.

Je ne pense pas que mes travaux de vêtement parlent d’absence, à mon sens cela parle plutôt de présence, mais après tout l’amie de Françoise Delot-Rolando était « là » mais je ne pense pas que mes personnages invisibles ont rapport avec la mort.

Je repense à la vidéo d’une chorégraphie de Christian Rizzo et Caty Olive,

100% polyester (n°à définir), où là le principe même de la performance est de présenter deux robes vides se tenant par les manches et suspendus à un même mobile en tant que danseurs. C’est admettre que le vêtement n’est pas qu’un accessoire ou un outil de transformation corporelle : le vêtement est un corps.

 

Dans la vidéo où je filme les objets de mon quotidien qui s’animent

sans prévenir (le manteau qui se décroche du cintre, les livres dégringolant de l’étagère et la porte s’ouvrant toute seule)

j’ai l’impression que s’il y a un ou des individus qui font bouger ces choses ils sont bien vivants. Ils sont les objets eux-mêmes, je suppose.

Avec ces objets tombants nous pouvons observer quelque chose :

les corps sont liés au sol, à la terre.

Dans le documentaire Dancing in between- A portrait of butoh with Tadashi Endo de Camila Geoffroy and Eduardo Oliveira (2018), Tadashi Endo explique notamment qu’il pense que le butoh est une danse mais aussi une façon

de penser, quelque chose de spirituelle, mais que cette pensée découle, sans doute, de la façon de vivre japonaise. Dans le butoh la terre, le rapport au sol est très important, la danse du corps obscur c’est aussi celle des ténèbres, de ce qui va vers les entrailles de la terre, or dans la société nippone on enlève ses chaussures en entrant, on s’assoit au sol pour manger, on dort au sur des matelas au sol, la sensation terrestre semble dominante.

J’ai tendance moi aussi à assimiler le corps à cet élément.

Comme je l’ai avancé le corps est régi par l’inertie, il est irrémédiablement attiré par le sol, mais même dans notre culture,

qui n’a apparemment pas une liaison si forte avec la terre dans le quotidien, nous sommes nés poussière et nous retournerons à la poussière.

D’après notre culture à ascendance chrétienne l’homme est né de la terre par la main du Créateur. Quand nous mourrons on nous porte en terre

et ce depuis des siècles : à la préhistoire aussi on enterrait nos morts.

Cependant nous n’avons peut-être pas cette intimité à la terre que revendique Tadashi Endo : il faut aller vers elle comme les danseurs

de butoh vont vers elle par exemple.

Quand j’ai commencé à me filmer en train de danser et me rouler

dans la terre au jardin de Cocagne je ne savais pas trop ce que je faisais, pourquoi je le faisais, dans ma tête il y avait bien l’idée

du « retour à la terre » mais c’était presque un prétexte pour continuer

à me rouler dedans.

À mesure que le projet prenait de l’ampleur je me suis mise véritablement

à danser, à frapper le sol puis à m’en abreuver (presque au sens littéral du terme).

J’imagine qu’il y a vraiment un sens à tout cela, quelque chose de viscéral et sinon un franc besoin de revenir à la terre finalement même

si la formule paraît peu heureuse, un peu pauvre.

C’est un peu comme se remodeler : ça faisait très longtemps que je ne m’étais pas roulé dans la terre j’ai peut-être été « domestiquée ».

J’ai donc choisi de porter des habits de ville, les cheveux attachés,

en début de vidéo pour arriver rapidement sur une petite robe laissant place au geste, au corps où l’on peut se laisser respirer les cheveux détachés. Je ne suis pas certaine que cet habit de ville eût été une bonne idée, la petite robe par contre était évidente je pense, mais à cause, sûrement, de ma peur à ne pas pouvoir expliquer j’ai gardé la tenue

de ville. Les talons permettent au moins de se façonner un monde sonore dans le sol. C’était un peu essayer de reprendre racine par la force.

Dans les exercices que nous faisons au théâtre il y en a un que l’on a dû faire une fois : on se met par groupe de deux et où l’un doit devenir arbre.

Une fois que l’arbre semble en place, l’autre doit faire tout son possible pour déséquilibrer son partenaire car s’il y arrive cela veut dire que nous ne sommes pas devenus un arbre solidement ancrer au sol avec ses racines.

Quand je suis allé faire des photos à Bouzey, j’ai d’abord cherché

à trouver des arbres qui semblaient s’appeler. Je voulais leur faire tenir un téléphone fabriqué avec du fil et des boîtes de conserve mais pour cela il fallait deux individus assez complices et en mêmes temps distants pour qu’il y ait raison à leur offrir un téléphone. Ces arbres n’étaient pas de simples arbres, quelque chose dans leur chair (euh… bois) devaient montrer que ces individus avaient à se parler.

J’ai aussi cherché des arbres qui semblaient particuliers pour parcourir leur peau, leur écorce avec du fil et décrire la trame que cela produisait. Cela me faisait aller vers l’arbre, s’approcher vraiment, me mettre sur lui etc. en bref appréhender son tronc et son corps.

Peut-être que cela m’a fait comprendre ces arbres rapidement, le temps de la pose du fil.

Ces fils indiquaient aussi, enfin c’était mon idée de départ mais finalement je suis parti plus sur les arbres en eux-mêmes, le souvenir,

la cartographie du passage des insectes sous les écorces.

Pour moi, le corps à véritablement un pouvoir au niveau de la mémoire :

les cicatrices, les bleus, les plis de l’oreiller sur la joue le matin etc.

Dans l’optique de comprendre plus mon petit ami

en informatique à l’université) j’ai mémorisé une gestuelle reprenant les signes d’un codage C ++ réalisé par mon cher et tendre.

L’interprétation préalable des signes typographiques en geste me donnait l’impression que je pouvais intégrer plus facilement, sinon de retenir au moins quelques éléments : il y a beaucoup de < > de () et de [  ],

par exemple. Je m’en souviens parce que je me trompais toujours de côté quand j’en faisais un etc. Cependant ce n’est pas une mémoire qui m’a fait comprendre le langage C++.

J’ai aussi utilisé mon corps pour retenir l’alphabet Braille :

la lecture braille est corporelle donc il ne semblait pas illogique de mémoriser les signes avec son corps.

Là la chose à mieux marché, sans doute parce que ce n’est pas un langage nouveau mais juste une translation.

Comme parfois un signe pouvait correspondre à plusieurs translations j’ai départi mon corps :

Ainsi face à moi devenait l’endroit des lettres, mon ventre devenait celui des chiffres (en souvenir à C++), le dos de mes mains devenait celui de la ponctuation etc.

Dans le corps il y a donc à la fois cette mémoire physique et spatiale en plus de la mémoire, disons, spirituelles, dont je ne peux me défendre.

Quand j’appuyais trop souvent à des endroits ceux-ci devenaient rouges : cela n’est pas resté mais cela a accru mon souvenir de voir cette couleur s’imprimer sur mon tronc (par exemple) d’autant plus que je les ai revus

en regardant les vidéos.

Enfin il y a le corps du théâtre et du chant.

Au théâtre, cette année, j’ai fait pas mal de masque et qui dit masque dit omniprésence du corps. Nous avons joué, notamment, une créature qui se développait en groupe et qui devait un peu onduler lentement sur le plateau. Ce genre de corps me sera utile, je pense pour de nouveaux projets si je fais quelque chose qui ressemble au Jardin de Cocagne par exemple, pour être plus en harmonie avec l’espace et la temporalité.

Pour le chant le corps à lui aussi une réelle importance et même je pense plus le ressentir qu’en théâtre parfois, en tout cas de par l’intérieur.

Ce dont je suis sûre c’est que chanter me fait quelque chose au niveau du ventre : j’ai toujours mal au ventre à cause du stress et déjà au collège j’avais remarqué que chanter m’apaisait à ce niveau-là. Je dis même que ça me masse : le chant, j’en fais certes par plaisir mais aussi pour le sentiment de bien-être intérieur que cela me procure

(alors c’est très triste de se faire mal à la gorge à cause du chant puisqu’il est censé soigner).

Certains m’ont dit qu’il y avait un côté chamanique dans ce que je faisais (notamment pour la vidéo du Jardin de Cocagne) il y a peut-être de cela ou une espèce de recherche médicinale, soignante… je parlais même d’exorcisme à un moment, peut-être le mot est-il un peu fort ?