COMPRENDRE.

 

Contenir en soi,

Saisir,

Attirer vers soi.

Voilà comment je conçois le verbe

« comprendre ».

Voilà ce pour quoi je l’ai choisi.

 

Comprendre.

 

Comprendre plus qu’apprendre :

Il y a quelque chose de plus charnel dans ce verbe.

De plus intime aussi.

 

Apprendre va vers l’autre,

il se détache de soi.

Si l’on devait donner un corps

et des gestes à ce verbe

Il ouvrirait les bras.

Comprendre les referme doucement

et digère en silence.

 

Dans le Robert de Poche 2 017

il est écrit :

« Contenir en soi »

« Comporter, se composer de »

« Faire entrer dans un ensemble »

« Intégrer »

Ces quelques premiers sens indiquent une dimension clairement physique à ce verbe alors qu’au premier abord nous pourrions l’assimiler à une idée immatérielle.

C’est seulement après ces quelques mots que le dictionnaire indique

que comprendre c’est aussi

« avoir une idée de, saisir le sens de » « Se faire une idée claire des motifs de quelque chose » et encore là aussi je trouve que la dimension physique reste très importante : les définitions sont imagées et ont toujours un rapport au corps

et à la gestuelle.

 

 

 

 

Dans beaucoup de mes travaux il y a l’envie de chercher, d’ingérer et de digérer des idées, des langages ou des pratiques par le biais du corps.

Ainsi dans mon travail sur la mémorisation de l’alphabet Braille j’ai cherché à comprendre cette nouvelle forme d’écriture en donnant un geste et une géographie corporelle à chaque type de signe. Cela me permettait de les décortiquer

et de faire des liaisons entre eux.

Exemple : le « A » s’écrit

avec le poinçon haut gauche,

le « B » avec deux poinçons gauches, celui du haut et celui du milieu etc.

Nous pouvons remarquer que chaque chiffre suit ce même développement mais en ajoutant, cette fois-ci,

un signe distinctif montrant que la lecture n’est pas celle de lettres.

Ainsi le « A », point haut gauche, est accompagné du point bas droit et devient « 1 », le « B » est également accompagné de ce nouveau poinçon et devient « 2 » etc.

Il arrive même, parfois, que les chiffres ne bénéficient pas de ce signe distinctif : on applique, alors, le même procédé que l’alphabet,

dans l’ordre croissant,

et l’on devine s’il s’agit de chiffre ou de lettre suivant le contexte.

Cependant j’ai vu cela sur le tas, pas lors de mon apprentissage, mais comme j’avais compris la liaison que l’on pouvait faire entre lettres

et chiffres la chose n’a pas été difficile à appliquer.

 

 

C’est en répétant le geste

et la composition de la forme à l’oral que j’ai fini par comprendre ce genre de choses, les faire entrer en moi, les digérer,

les sentir sur la peau.

A mon sens comprendre engendre aussi une écoute, une sensation assez primaire :

si je comprends par le geste et le toucher sur mon corps celui-ci va réagir à tout cela et s’exprimer à travers des rougeurs, des zones salies etc. pour un certain temps.

Ce premier exemple va plus dans

le sens commun que l’on donne

à comprendre dans le contexte

de l’apprentissage, c’est-à-dire saisir un concept, une idée pour mieux l’assimiler.

Cependant je ne cherche pas toujours à « comprendre » ainsi.

Lorsque je me suis filmée dans

le hangar de terreau

des Jardins de Cocagnes de Thaon,

je me suis retrouvée de façon très instinctive

à danser dans la terre, à l’utiliser pour me laver le visage et les dents, m’en maquiller etc.

Là je ne saurai pas donner d’explication raisonnée ou raisonnable à ce travail sinon celle qu’apparemment je ressentais

le besoin et l’envie de revenir à la terre et de l’assimiler à moi.

Nous revenons aux premières définitions du Robert de Poche 2017 : « Contenir en soi », « faire entrer dans un ensemble »

de par l’absorption et le toucher de cette matière terrestre.

Cela me fait penser la pièce

Miracle en Alabama

que j’ai découverte à travers le manga animé Glass no Kamen par le studio Eiken sorti en 1984 d’après le manga de Suzue Miuchi de 1976. Ce manga est traduit sous le nom de  Laura ou la passion du théâtre

en France.

Cette pièce a aussi été reprise en film en 1962 par Arthur Penn et raconte la vie d’Helen Keller lorsqu’elle était enfant.

Helen Keller est une autrice américaine qui, à l’âge d’un an et demi, s’est retrouvée sourde et aveugle et n’a donc jamais appris à communiquer ou parler.

Dans le manga, la pièce ou le film Helen Keller, grâce à sa professeur, Anne Sullivan, finit par prononcer le mot « eau » lorsqu’elle se retrouve confrontée à son toucher après une violente dispute ayant lieu entre Annie et ses parents concernant son éducation. Quand elle sent qu’elle va comprendre elle s’éclabousse le visage d’eau, passe et repasse ses mains dessous avant de sortir d’elle le mot « eau » comme s’il ne demandait plus qu’à s’échapper.

C’est grâce au toucher, au corps et à la violence des sensations qu’il apporte qu’Helen est amenée à comprendre le sens des mots qu’elle a appris à épeler avec un alphabet de signes.

Cet exemple montre qu’il peut y avoir un réel pouvoir du corps dans l’assimilation et que la chose,

le fait de comprendre,

est un exercice violent mais nécessaire.

L’histoire d’Helen Keller semble aller dans le sens de mon travail de découverte du Braille, cependant des danses comme le butoh sont tout à fait des invitations à comprendre différemment alors qu’il n’est pas question d’« apprentissage » comme on pourrait l’entendre au sens académique.

Il est assez difficile de trouver une définition claire à cette danse créée en 1959 par Tatsumi Hijikata au japon. On traduit le mot butoh par

« danse du corps obscur ».

C’est une forme de danse contestataire : posant question de l’identité nippone suite à l’américanisation du japon due à la Seconde Guerre Mondiale ainsi que les tragédies découlées de cet évènement. Le butoh conteste aussi la société nippone elle-même, il s’éloigne consciencieusement des arts du théâtre traditionnel comme le no

par exemple.

C’est une danse qui récuse l’esthétique corporelle admise, l’image triomphante du corps,

elle cherche la beauté dans le grotesque, les interdits et l’amplification des petites choses ; de la vie et de la mort autour de nous : celles des insectes, des plantes, des enfants, des éléments, des sensations etc.

Les mouvements sont lents et organiques, ils semblent déformés, les danseurs souvent nus, ou presque, peints en blancs et rasés, comme si l’on cherchait à décrypter le plus profondément possible dans la sensation physique et violente que procure le corps autant par l’exercice, du côté du danseur,

que par le rendu visuel,

du côté spectateur.

Il s’agit encore une fois de comprendre, de prendre en soi, de devenir une sensation ou un élément et cette fois-ci de tenter de le provoquer chez le spectateur par la vue (même si certaines pièces ne sont pas jouées en public). Il s’agit d’une application physique dans la spiritualité pour l’ancrer en soi et l’assimiler, selon moi.

À mes cours de théâtre au conservatoire nous faisons des exercices d’échauffements dans lesquels nous devons notamment devenir un élément, ou porter des objets plus ou moins lourd par pantomime, devenir un objet etc. Parmi ces exercices nous avons eu à nous mettre par groupe de deux : un des deux devait se sentir devenir arbre et dès qu’il le serait complètement son partenaire devait essayer de le porter, de l’enlever du sol, de le déstabiliser. Si l’exercice est réussi l’arbre ne se décroche pas de sa posture, ses pieds restent ancrer et ce malgré les efforts de son partenaire.

Je pense que c’est un moyen d’aller vers la compréhension,

vers l’absorption d’une sensation, d’un état, d’une identité, un travail qui accompagne certainement

les acteurs ou les danseurs toute leur vie.

Peut-être que c’est ce que je cherchais à faire avec mon travail au hangar du Jardin de Cocagne et ce même si j’ai fait cela assez intuitivement.

La terre est un élément qui appel le corps à mon sens : la terre donne la vie, un corps et le reprend à sa mort. Le processus recommence indéfiniment enrichi des anciennes matières, des anciens organismes.

Je me suis souvent interrogé sur cette compréhension d’éléments naturels et notamment les arbres

et la terre.

 

 

Lorsque nous sommes allés à Bouzey j’ai remarqué que les insectes se déplaçaient dans les tranchées créées par l’écorce des arbres. J’ai donc suivi leur exemple et ai exploré ces chemins qui mettaient interdits, car trop petits, en y passant du fil.

Ainsi j’allais vers une compréhension de l’insecte, enfin c’est ce que je pensais au préalable, car finalement c’est le mouvement de l’arbre que je redessinais et mimais.

Même si le point de départ était l’insecte je me sentais plus proche de l’arbre car j’intégrais sa chair, sa peau, un peu de lui et de ce qui nous est invisible.

 

J’ai fait beaucoup de rapprochement entre le sol et moi aussi lorsque j’ai photographié le sable de Wimereux et que je l’ai comparé avec des photos de ma peau. Les deux se ressemblent et se confondent et, puisque j’en ai fait des diapositives, il n’y a plus de soucis d’échelle entre nous : ma peau peut être aussi spacieuse que la plage de sable et inversement.

 

 

Il y a d’autres travaux où j’essaye de faire le point : de me mettre face à mon incompréhension émotionnelle pour recoller les éléments et prendre une décision.

Par exemple en fin d’année 2017 j’ai connu une période où mon copain, qui est à Grenoble, remettait notre relation en question à cause de la distance notamment.

Les choses étaient vraiment incertaines, très inconfortables et comme rien n’allait j’ai pris le parti de photographier une collection de petits mots qu’il avait caché dans ma chambre il y a à peu près 3 ans, au milieu de notre relation. Il m’arrivait encore de retrouver des mots cacher entre les pages d’un livre amené avec moi à Épinal, en tout j’ai dû en trouver un peu plus d’une trentaine.

Au début j’ai photographié chaque papier au sténopé mais le résultat n’était pas forcément bon : j’avais juste envie de me mettre devant le fait accompli, de le reprendre et de le développer autant physiquement que dans ma tête. Très vite nous avons eu un workshop pour nous apprendre

à manipuler l’argentique :

c’était là l’occasion d’avoir vraiment un résultat plus plastique, plus travaillé. J’ai donc recommencé à photographier chaque papier puis tous les papiers au sol avec mes pieds qui se congestionnent à côté selon les émotions assez tendues que m’offrait ce travail.

 

Je pourrai rapprocher cette démarche de sensation de « pré rupture » avec celle de Sophie Calle dans son travail Prenez soin de vous même si là il s’agit de réaction post-rupture.

Sophie Calle à un jour reçu un mail d’un homme qu’elle aimait qui faisait office

de lettre de rupture et qui se finissait

par la phrase

« prenez soin de vous ».

Elle explique qu’elle ne comprend pas ce mail, qu’elle n’a pas l’impression qu’il ait été écrit pour elle

et pourtant…

Elle demande donc à 107 femmes de professions différentes de lire ce mail et de l’interpréter selon des méthodes professionnelles, selon leur métier ou le talent pour lequel Sophie Calle

les a choisis.

Nous nous retrouvons donc avec des prescriptions de médecins, des performances de clown ou de danse, les quelques lignes d’une professionnelle de jeux d’échecs expliquant que le roi noir s’est couché etc. Un large panel de réponse et d’explications, d’épuisement de la cause du mal pour l’artiste qui avait décidé de prendre la lettre au mot et de « prendre soin d’elle » en digérant lentement sa rupture par l’intermédiaire d’autrui. Elle prenait ainsi un maximum de distance tout en ayant une chance d’accéder au sens de ces mots par l’intermédiaire d’une forme plus acceptable, plus facile à digérer dans ce contexte émotionnel.

 

                    C

 

 

 

                    O

 

 

 

 

 

 

 

 

                     M

 

C’est un exercice qui permet de tenter de comprendre, de saisir

le cheminement de penser de l’autre et ici d’un autre en particulier

qui est censé être la personne

la plus proche de soi.

Même si la personne pour laquelle

on éprouve des sentiments amoureux semble très proche de nous, même si l’on se touche et qu’il y a rapport physique et discussion il y a toujours matière d’incompréhension, comme le précédent travail dont j’ai parlé, ou des points, des attirances des activités complètement différentes.

Ainsi je me suis encore confrontée à l’incompréhension et au désir d’aller vers la façon de voir les choses de la personne aimée dans un travail vidéo.

Mon petit ami est étudiant en informatique, il apprend des langages de programmation etc. Personnellement je suis loin de me sentir proche de cet univers :

il suffit de me mettre devant une machine pour le deviner.

J’ai donc demandé à mon copain

de me donner des lignes de codes qu’il avait faites pour un projet de site à l’université et je me suis filmée en train de les mimer

en langage corporel.

J’ai inventé un geste précis pour chaque signe et j’ai répété le codage devant la caméra en espérant ne pas faire d’erreur,

ne pas laisser trop d’espace entre chaque signe etc.

Le but était que la chose devienne automatique mais c’était très difficile,

mes membres s’engourdissaient,

au dernier moment je pouvais me tromper et je ne voulais pas faire

de cut le but étant de reproduire

le plus fidèlement possible

ce qui est quotidien pour mon copain.

J’ai fini par obtenir le résultat escompter, mes membres me faisaient mal à force de signer

si rigoureusement mais aujourd’hui

je serai refaire que peu d’éléments de l’enchaînement de codes.

 

Si je travaille dans l’espoir d’assimiler les choses en moi je sais que la tache et longue et que je ne peux pas tout garder, les choses partent s’il n’y a pas exercice régulier ou explication claire.

Là le codage avait gagné mon corps, et encore, mais je ne l’avais pas saisi par mon intelligence :

le travail n’étant qu’à moitié fait il ne pouvait pas durer, la démarche est incomplète. En même temps si je vais vers le monde informatique ou baigne mon copain je n’ai pas à l’assimiler pleinement puisque, dans une relation, il faut aller vers l’autre mais ne pas devenir l’autre sinon il n’y a plus lieu d’être.

Dans mes travaux je suis à la recherche de compréhension, si je venais à tout assimiler parfaitement il n’y aurait plus sens à chercher j’imagine et de toute façon il est impossible pour quiconque, à mon avis d’atteindre la compréhension totale.

C’est dans cette recherche que continue à se développer mon travail grâce à des questions, des intuitions que j’aborde physiquement et/ou par l’esprit.

Mon édition Peau en est un exemple : j’ai rassemblé mes idées,

mes intuitions et mes souvenirs concernant cette matière et les sensations qu’elle procure et j’en ai fait des poèmes dactylographiés sur du papier de soie.

Le foulage du papier produit par la machine à écrire et l’exercice que cela procurait permettait, là encore, un développement physique, au niveau de l’écriture à la machine, et au niveau de la pensée dans l’absorption des mots que j’avais, déjà, auparavant écrits.

Pour le lecteur ce foulage et la présence seule de ce texte dans la page membrane est censé appeler

au toucher et à la sensualité de la matière Peau avec son côté organique et périssable et son identité propre.

Si je devais refaire un exemplaire Peau serait encore différent amenant à une autre sensibilité visuelle, tactile et donc également au niveau de la lecture,

de l’écriture et de l’assimilation

de cet ensemble de textes.

 

P        R        E        N        D         R         E      .