BORDEL DE MERDE Le bordel fait partie intégrante de mon univers, et pourtant, ce n’est pas le résultat de ma volonté. C’est un amas ambiant que je me triballe depuis trop longtemps pour m’en détacher. Il est là. Ce n’est plus un bordel ordinaire. C’est MON bordel. Mon bordel personnel. C’est mon nid, et il m’engloutit. Il est gros, il ronfle... C’est une force tranquille, qui se dépose petit à petit, jusqu’à exploser, et rependre encore un peu de ses miettes. Le bordel est un monstre confortable. Il s’amuse à manger mon travail : le café se renverse, les tâches se dispersent, et le reste... Attraper un pinceau qui traînait là, un bout de kraft, deux trois couleurs... Le bordel, c’est ma vie, et vivre dans le bordel, c’est comme tout, ça s’apprend. C’est chercher et trouver des méthodes de bâtards pour improviser, laisser de l’espace à l’imprévu, se mettre au défi de se laisser surprendre... Mais depuis peu, le bordel est devenu trop douillet. Je sais trop bien comment travailler avec lui. J’en ai marre de me sentir à l’aise, habile. Je ne laisse plus rien m’épater. Si c’est ce qui m’emmerde, alors autant pousser le délire jusqu’au bout. Autant prendre le contrôle. Faire du propre. Alors, je me détache peu à peu d’un art spontané et expressif, pour un résultat plus clinique et incolore. Je m’applique. Je laisse moins de place à l’erreur, et je rame. Je dois maîtriser ce que je fais. Je prends mon temps. Voilà mon inconfort aujourd’hui. C’est une façon de se surpasser. Je tends à devenir aussi précise, mais néanmoins efficace, que la BD Là où vont nos pères, dessinée par Shaun Tan. C’est très ambitieux, mais au moins, je ne pourrais que m’améliorer. Là où vont nos pères est une bande dessinée sans texte, quasi-photographique, qui trempe dans le fantastique, encadré par une mise en forme très sobre. Parce que j’ai l’impression que le neuf ne le sera jamais plus, j’essaye de faire ce que moi, je n’ai jamais fait. Et ça prends du temps d’apprendre à prendre son temps. Je dessine plus, peu être mieux. Je fais des photos qui demande un minimum de mise en scène... Je n’abandonne pas pour autant mon bordel. Non, lui, il paye son loyer comme tout le monde, alors il reste.