Histoire J’aime les histoires courtes. Quand j’en raconte une, je commence par la charger d’une expression familière, d’un quotidien neutre, facile. J’essaie de garder cette ambiance le temps de mon histoire. C’est pour ça que je fais des histoires courtes, sinon, on se pendrait. Ensuite, j’introduis « l’étrange ». Cela peut être un objet, une personne, même un regard, qui n’a rien à faire là. Comme un bonbon dans un bocal de maïs. Pourtant, il reste dans la continuité de mon histoire : aisé, simple. Les seuls à le remarquer comme déviant, ce sont les gens qui écoutent, regardent où lisent l’histoire. En général, je ne fais rien avec ce petit truc de bizarrerie. Il est juste là. Méditatif. Il m’arrive aussi de ne pas introduire d’anomalie du tout, et de laisser le terrain libre à la trivialité. J’accumule de l’ordinaire en masse, dans un exercice de contemplation absurde. Je veux pas glorifier le banal, je veux pas le déprécier, je raconte ce que je trouve beau, et ça va pas plus loin. Je veux pas que ça aille plus loin. Je veux pas prendre de positionnement fort, et me déterminer par ce positionnement, m’enfermer, et penser de la bonne manière. Je ne veux pas d’une morale bidon, d’un message criard. Je veux quelque chose de beau. Mon histoire, je la veux simple, poétique. J’aime la sensibilité du rien. Il n’est jamais là par hasard, on doit le monter de toute pièce, l’apprivoiser. Et quand il est là, sa cohérence suffit. Pourquoi l’alourdir avec autre chose que lui-même. Une histoire, doit d’abord se tenir d’elle-même, avant de faire appel à une cause plus grande. Une histoire, ce n’est pas un prétexte pour un sous-texte politique ou moralisateur. Ce n’est pas une course à qui fera la meilleure plaidoirie de la liberté. Cette volonté de s’engager ne devrait pas être la cause première de l’existence d’une histoire, elle doit rester un atout, dosé, maîtrisé. C’est malheureusement l’effet inverse qui se produit désormais : partir d’une histoire bancale, mais on s’en fout, elle est anticapitaliste... Ce genre d’histoire est chargé d’un sérieux qui ne prend aucun recul sur lui-même, pensant être la lumière qui nous guidera tous. Le brillant ça me gave. Aujourd’hui, c’est le sentiment que j’ai en regardant un film, en lisant un livre. Ce n’est pas comme ça qu’une histoire me touche. À force de, sans cesse jouer avec la compassion du spectateur, je me sens lassée d’être laissée vide. Je ne cherche pas à trouver un sens à tout ce que je fais, parce qu’a un moment, il faut juste apprécier sans raison, détester sans raison, s’indifférer sans raison. Je m’attache au beau, à mon beau à moi, et si les autres n’aiment pas, c’est déjà ça. Y a pas besoin de beaucoup de mots pour faire de grandes phrases. Y a pas besoin d’en faire des caisses, le rien, c’est bien aussi.