Travail dans l’urgence Souvent, tout le temps, même, je suis en retard. C’est devenu une norme à la longue. Je prends le temps, je le macère, et le laisse reposer, jusqu’à ce qu’il moisisse... Et si j’aime autant me donner le temps, le sentir se dérober doucement, jusqu’à en trébucher, c’est par dépendance de l’urgence. Quand je n’ai plus le temps, chaque seconde correspond à un geste, et chaque geste est nécessaire. J’élimine le superflu, je ne garde que mon essentiel. Ce n’est que comme ça que j’arrive à faire pression sur moi-même. C’est comme ça que j’arrive à créer, et pas autrement. Ces derniers temps, je n’ose plus produire. Je ne suis jamais satisfaite de ce que je fais, alors je finis par ne plus rien faire. J’ai un blocage, et en attendant, l’urgence est devenue une alternative comme une autre. Pourquoi produire comme ça, si cela ne me fait pas plaisir ? Qui a dit qu’une création devait faire plaisir à son concepteur ? Pourquoi j’arrive pas à m’arracher de cette production sous pression ? Ce n’est pas une bonne méthode, elle me fait souvent défaut, mais c’est comme ça que je travaille maintenant. De plus en plus, je me régale de mon urgence. Je ne veux pas apprendre à travailler. Je veux pas entrer dans l’usine avec cet impératif de produire bien sur un long terme, ce n’est pas possible. Pas pour moi. Ou du moins, pas encore. Je crois qu’en fait mon problème, c’est la production. Il en faut toujours plus, toujours mieux. Alors qu’en art, c’est justement là où on peut se contenter de peu. Il faut s’économiser si on veut tenir la durée. Sinon on prend le risque de ressasser toujours les mêmes choses. Je me demande souvent si la vie de l’artiste peut se dissocier de son oeuvre. Si on peut juger l’un sans l’autre. Et plus j’y pense, plus j’ai tendance à trouver ce raisonnement stupide. C’est comme porter des chaussures aux mains. Ça n’a aucun sens. Non, on ne peut pas les dissocier. Pas sur le moment. Pas pour l’artiste en tout cas. On ne peut pas s’empêcher d’être soi-même, quoi qu’il arrive. Cette non-frontière, cet investissement permanant, c’est un travail à vie, quand tu dors, quand tu fumes, quand tu bois. Tu ne sais pas quand une idée, une bonne, te viendras. Alors tu attends, tu dors, tu fumes, et ce que tu bois... Ah, tu dors ? Bah réveille-toi, t’as du boulot ! Le monde est devenu un peu trop sérieux, et même si j’arrive un jour à devenir grand artiste, j’ai perdu la conviction de le changer. Je ne veux pas qu’on soit révolté devant mon travail, ça ne changerait rien. Parce que plus personne n’en a rien à foutre. Et qu’on est trop nombreux à gueuler chacun de notre côté. J’ai 20 ans, et je parle comme si j’en avais 60. J’en ai déjà marre de m’engager pour que dalle. Moi, je veux qu’on soit content de le voir mon art, dans le sens où on n’aurait pas pu l’imaginer autrement. Pour l’instant, mon art, je veux qu’on s’y repose. Je veux qu’on le laisse tranquille. Ce que je veux maintenant, c’est apporter mon grain de poussière, perdu dans un champ d’amertume. Du moins pour l’instant. Demain, j’aurais rêvé avoir eu 6 orteils, alors j’enverrai ce grain de poussière tout droit dans le coin de tes yeux.