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révoltes

La vague de feu qui démarre dans la cage thoracique et qui embrase tout le corps jusqu’aux joues

La pulsion électrique qui pulse le corps et qui le projette en avant

Le mélange de sensations et sentiments qui pousse à vouloir hurler de tout son souffle

Aux autres

A soi

La haine la tristesse l’indignation la défiance la méfiance la témérité l’abandon

l’envie de tout balancer de courir le plus loin possible de grimper le plus haut possible crier

le plus fort possible frapper le plus fort possible

Se sentir ensevelis sous une infinité de petits grains de sable accumulés au cours du temps

Se sentir traversé par une aiguille immense et brûlante

Se sentir entièrement réveillé pour une fois

Vouloir secouer les autres

Tu me prends mon énergie

tu l’aspires

tu la dévores

et je te laisse faire

je t’aides même

j’aimerais parfois que tu me laisses en faire quelque chose

que tu me laisses une part de toi

qui soit mon fuel pour avancer

faire avancer les choses

qui me permette d’être utile

car toi

ma révolte

tu puises ta source dans mon impuissance

 

Je lis. Les mots que je vois semblent allumer quelque chose en moi. Des mots incisifs mais seulement porteurs d’actes bien plus brûlants. Une affaire d’agression, de viol, d’injustice, d’inégalité ou d’irrespect… quelle qu’elle soit, l’information me marque, m’indigne, me dégoûte, m’attriste. Je me sens soulevée, heurtée, indignée et révoltée.

Dans un mouvement impulsif je me met à ma table, attrape un carnet, une feuille vierge, saisis un crayon, ferme les yeux et tente de rebondir sur ce que j’ai lu. Je cherche, je gribouille, j’esquisse. Je sens la chaleur monter dans ma cage thoracique. Je dois faire quelque chose. Si je ne peux pas descendre dans la rue et hurler ma haine et mon désaccord contre une loi que notre gouvernement veut nous imposer, montrer que je ne peux plus supporter d’entendre encore et encore des témoignages d’agressions faites à l’encontre des femmes, ici ou ailleurs, de voir le compteur des féminicides augmenter presque chaque semaines d’une nouvelle personne, de voir de nouveaux commentaires misogynes, racistes, homophobes ou tout simplement haineux et irrespectueux envers quelqu’un qui ne fait que s’exprimer sans heurter personne, si je ne peux pas directement gifler les personnes qui se permettent de faire du mal à d’autres sans s’en préoccuper, et si je ne peux pas arrêter de mon corps le feu qui dévore des forêts, ou le plastique qui finit dans tout un écosystème aquatique, alors je peux toujours essayer de dessiner, d’écrire et de m’exprimer autrement là-dessus.

Mais rien ne sort comme je le voudrais. Cela ne me semble pas juste. J’essaie encore et encore.

Rien.

Est-ce que tout cela ne me touche pas assez ? Suis-je trop enfermée dans ma manière de dessiner du figuratif ? Suis-je trop peu renseignée sur les sujets ? Trop ignorante ? Inculte ? Pourtant le feu est là. Il est en moi, il me dévore, il remonte dans ma gorge. Il passe dans mes mains seulement pour faire se serrer mes poings qui cherchent désespérément une surface sur laquelle frapper. Mais pas assez dans mes doigts pour leur faire correctement transmettre cette rage sur la feuille.

Ce sentiment d’indignation me cloue sur place. Je suis frustrée de cette impuissance. Pourtant je crois au pouvoirs des foules et des peuples qui se soulèvent. Des mouvements sociaux qui dénoncent et rendent justice équitablement à des personnes en tort. Je crois à la force que le collectif peut déployer pour se sauver, s’entraider. Je crois aux conséquences positives de chaque action individuelle, démultipliées par le nombre de personnes engagées, pour préserver notre maison.

Je me sens alors comme prisonnière de mes propres mains, de mon propre corps, de ma propre voix. Comment faire pour me débarrasser de cette impuissance qui m’empêche de dialoguer avec l’extérieur en réaction au monde qui bouge autour ?

Je suis comme condamnée à être témoin seulement de toutes ces affaires politiques, sociales, écologiques. J’aimerais faire entendre ma voix, témoigner de mon soutient, de mon indignation face au monde, montrer que j’essaie aussi de résister. J’aimerai permettre à d’autres de se lancer aussi pour faire entendre ce qu’ielles ont à dire et à faire comprendre.

En lisant « L’homme révolté » de Camus, j’essaie de comprendre où j’en suis. Je ne suis pas en révolution (ce qui est en plus dénoncé par l’auteur) mais véritablement en « révolte métaphysique », soulevée contre la condition des autres et la mienne.

En regardant la vidéo « Légitime » de Big Up par Madmoizelle, je me rends également compte que je fais assez. Que je suis assez. Même si ce que je fais ne me semble pas aussi efficace qu’une bonne vieille manifestation dans la rue, j’ai ma manière

de manifester devant ma feuille.

J’essaie, je travaille. Ces combats font partie de moi. Je peine encore à trouver une manière de les retranscrir dans mes travaux, mais ma révolte, elle, est bien là.