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contemplation

« l’instant d’un paysage » partie 2 et fin

 

Aux dernières grandes vacances, à la fin de l’été, alors que j’étais à la campagne, de grandes bourrasques de vent se mettaient à souffler lors des fins d’après-midi. À chaque fois, le ciel était dégagé la journée, puis vers dix huit heure, il se couvrait d’épais nuages sombres mais qui n’éclataient pas en pluie et le vent se levait. Ou plutôt il semblait se lancer dans une sorte de poursuite à travers le paysage, entre les jardins, les prés et les forêts alentours. Je suis sortie pour assister à ce déchaînement de l’air. Mais je faisais plus que seulement assister, je vivais pleinement ce moment. C’était impressionnant. Les arbres se faisaient bousculer dans tout les sens, se déployant de toutes leurs branches dans un sens puis dans l’autre sans casser, sans perdre une feuille. C’était le même mouvement que celui des algues au fond de l’eau lorsqu’elles se font balayées par les vagues. Le vent changeait constamment de sens. J’avais cette image d’un drap infini qui se frotterai, se ploierai, s’étirerai, se rétracterai sur les cimes des arbres et des toits comme s’ils étaient des pinceaux mais dont l’image resterai invisible.

Et je me tenais là, entourée de ses mouvements. Le ciel immense et couvert presque noir, les arbres de leurs vert intensifié grouillant comme une peinture expressionniste. J’essayais de capter toutes ces sensations par tout les capteurs de mon corps. Mon t-shirt qui se collait contre mon dos, gonflant mon ventre puis tournait autour de mon flanc avant de retomber droit et de recommencer cette danse. Mes cheveux, trop court pour me fouetter la figure, qui s’envolaient et s’entrechoquaient sur mon crâne. Mon corps tout entier qui se faisait bousculer, résistait aux bourrasques mais perdait presque l’équilibre lorsqu’elles retombaient. Ce souffle ni trop froid, ni trop chaud sur ma peau découverte aux bras et aux jambes. J’essayais de retenir et reprendre mon souffle en fonction de cette danse folle de l’air, peut être que si ma cage thoracique abritait un paysage, il serait balayé ainsi comme je l’étais à l’extérieur.

Je sentais bien que je n’étais pas un obstacle face au vent. Même les arbres avaient du mal à lui tenir tête. Seules les montagnes pouvaient le faire dévier de sa course.

 

Après coup, je me dis que j’ai peut-être vécu ce moment là comme une image.

Je pense que c’est dans cette optique que je commence à aimer dessiner des instants de suspens entre un personnage et son paysage, ou un paysage seul, une lumière ou une composition, que je vois comme des moments de contemplation.

Peut-être aussi que la forme qui se prête à ce genre d’impression n’est pas l’image mais le texte.

 

 

C’est la contemplation qui fait pont entre le réel de mes révoltes, les paysages au sens propre ou figuré et l’imaginaire. C’est par les contemplations que se fait l’impulsion pour décoller du réel à l’imaginaire. Du physique au mental. De mes pieds, du sol, à la tête, aux pensées.

La photo est pour moi un moyen efficace de représenter ces moments particulier, de suspension, d’inaction, de basculement. Retenir une lumière particulière, comme ce que peut faire le peintre Arkhip Kouïndji, la disposition d’objets qui deviennent composition, des éclats de couleurs, tout cela dans un espace et un temps ponctuel qui lorsque je les revois après avoir pris la photo, me ramène à cet instant précis. Ce que peut faire Gregory Crewdson par exemple en photographie de mise en scène ou Stephen Shore C’est dans ce principe là, de remarquer une lumière particulière à un moment donnée, que j’ai réalisé la linogravure Après l’orage par exemple.

Mais cela peut aussi ne signifier aucune action et beaucoup de solitude et cette absence d’action peut être en soit un sujet. C’est en cela que j’aime me perdre dans les peintures d’Edward Hopper. Il arrive à représenter l’ennui et la solitude. Pour cela ses personnages ont très peu d’expressions ou semblent isolés. Lorsqu’ils sont plusieurs, il crée une distance entre eux par la composition du tableau. En les regardants j’intègre le lieux qu’il dépeint, j’imagine les sons et les odeurs et je pars de certains lieux semblables à ses peintures pour à mon tour imaginer des scènes de personnages solitaires, des moments semblant suspendus dans le temps ou l’ennui même. J’aime

partir du sentiment de l’ennui. Ce sentiment qui semble ne jamais finir lorsqu’on le ressent. Avec le temps je crois que j’ai réussi à me défaire de l’ennui en essayant justement de le représenter en dessinant. Souvent il se mue en autre chose. Quelque chose de plus profond, de plus triste ou de plus heureux. Évoluant en souvenirs, en rêves ou bien en peurs. J’essaie d’apprendre à l’explorer. Comme j’explorerais un paysage. Empruntant un chemin, bifurquant sur un autre, arrivant quelque part qui me conduit vers un lieu ou la gravité n’a plus de prise sur le corps, vers un autre ou l’eau n’empêche plus de respirer, où les plantes poussent sur la peau, ou le monde semble plus petit... J’explore et je retiens puis je me met à table et j’essaie de retranscrire ce que j’ai réussi à attraper comme souvenir de cet étrange voyage. C’est de ces sensations que je pars pour élaborer les compositions de mes linogravures ou de mes dessins.