RETOUR LE LANGAGE / L’IMPOSSIBILITE DE COMMUNIQUER Langage est issu du latin « lingua », qui désigne à la fois l’organe musculaire, l’aptitude à parler et les systèmes de signes. Ainsi, c’est à la fois un moyen pour exprimer des pensées et des sentiments en produisant des sons et des articulations de la voix, mais aussi la faculté de mettre en oeuvre un système de signes linguistiques permettant la communication, des cris, des chants dont les animaux se servent pour se faire entendre et de façon plus large, c’est également tout ce qui sert à exprimer des idées et des sensations comme le langage musical par exemple. Le langage est donc un outil pour communiquer avec les autres, un moyen de véhiculer des pensées. Pour certains, cette transmission est à mesurer. Pour le philosophe Henri Bergson, la pensée ne peut être saisie qu’intuitivement, de façon donc immédiate, sans analyse ou raisonnement. Elle est bien trop vaste pour être traduite par le langage. Dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), il écrit: « La pensée demeure incommensurable avec le langage. » Mais pour d’autres, le langage est indissociable de la pensée. Pour Hegel, il est ce qui objective la pensée, que les mots permettent d’accéder à cette dernière. Il dit, dans Philosophie de l’esprit, que « c’est dans les mots que nous pensons », perdre le mot, c’est perdre l’idée. Un philosophe plus contemporain, Clément Rousset, dans Le choix des mots (1995), prend l’exemple du titre du récit Mal vu mal dit (1981) de Samuel Beckett, « Mal vu mal dit », sans virgule, car les deux sont étroitement liés. C’est mal vu parce que c’est mal dit, et c’est mal dit parce que c’est mal vu. La pensée n’est qu’un fantômes sans les mots, elle suppose le langage. Ainsi, là où les mots manque pour la dire, manque aussi la pensée. Il faut également faire attention, le mot peut nous abuser quand la pensée n’habite plus le mot. C’est ainsi que beaucoup finissent par rapporter simplement un discours sans y apporter une réflexion de leur part. C’est d’ailleurs ce qu’on retrouve avec Alain dans Eléments de philosophie (1916): « Nous avons jamais fini de savoir ce que nous disons. » Le langage est un sujet très large que je trouve très passionnant car il est très complexe. C’est grâce au langage que l’on peut raconter des histoires, que ce soit avec des mots ou des images et transmettre des émotions, par la musique par exemple. Par exemple d’après la mythologie aborigène, on a chanté le monde, on a chanté les montagnes, les rivières, les territoires. Ainsi une chanson est une carte pour se repérer dans le milieu. Je m’intéresse notamment à une aspect du langage qui est la difficulté et l’impossibilité de communiquer. Le théâtre de l’absurde est un bon exemple du traitement de l’impossibilité de communiquer. C’est un genre qui traite de l’absurdité de l’Homme et de la vie, qui apparait à l’époque de la Seconde Guerre Mondiale et se caractérise par une rupture avec des genres plus classiques. A l’origine, ce mouvement est lié au traumatisme lié à la Première Guerre Mondiale et à la chute de l’humanisme. Plusieurs auteurs de l’absurde réduisent leurs personnages au rang de pantins et anéantissent donc toute possibilité de communication. On se retrouve alors avec un discours incohérent et illogique. Ainsi, on assiste à la destruction du langage lui-même et une existence dénuée de signification dans laquelle l’humanité se perd. Dans le langage, des incompréhensions peuvent se produire pour divers raisons. Le premier auquel on peut penser est le changement de langue en fonction du lieu où l’on se trouve. De plus, en fonction du milieu une langue développe certains termes qui n’auront qu’un seul mot pour le désigner dans un autre environnement. Par exemple, selon le linguiste missionnaire Lucien Schneider, on retrouve une douzaine de mots de base pour désigner la neige en inuktitut (l’un des quatre grands ensembles dialectaux de la langue inuit, parlé par près de 30 000 personnes) et une dizaine pour la glace. Mais dans une même langue, des mécompréhensions sont tout aussi habituelles. Un signifiant (le support matériel du sens, donc le mot lui-même) peut avoir plusieurs signifié (le sens lui-même, le concept). Par exemple, le signifiant « un Indien » à plusieurs signifiés: un habitant d’Inde et un autochtone des Amériques. Bien sur, dans le contexte d’une phrase, on reconnait généralement quel est le signifié, mais en fonction de notre interlocuteur, un mot pour nous, ne désigne pas forcément la même chose pour lui, ou pas au même degrés. Beaucoup de facteurs rentre en compte dans la compréhension: le milieu social qui induit souvent le registre employé, l’âge, l’endroit où l’on se trouve avec les différents dialectes et jargons ect... Je trouve plusieurs oeuvres filmiques qui traitent la difficulté de communiquer avec une certaine justesse. Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin (2018) montre comment, au milieu des expressions toutes faites, on tente de se frayer un chemin pour exprimer ses sentiments. L’histoire se déroule dans les quartiers populaires de Marseille, le film baigne donc dans le jargon marseillais. Zach aime Shéhérazade mais est incapable de le dire. Il assure sa protection avant de devenir son proxénète sans savoir ce que ce terme désigne. Cette difficulté est favorisé par le mot qui désigne la jeune fille: « pute » à quoi on retire respect et amour. Dans le première corpus, on retrouvais le film de Xavier Dolan, Juste la fin du monde (2016) issu de la pièce du même nom de Jean-Luc Lagarce (1990). Il présente l’impossibilité de communiquer d’un manière différente: le refus d’entendre la vérité et le fait de parler pour combler l’espace. Un jeune homme revient annoncer à sa famille sa mort imminente après douze ans d’absence. Dès son arrivée, le film suggère l’impossibilité de la moindre communication entre les membres de la famille. Pendant tout le long-métrage, on attend qu’il présente la terrible nouvelle mais elle ne sera jamais annoncée. Les autres ne veulent pas entendre ce qu’ils devinent et tout n’est que diversions et paroles sans beaucoup de profondeur. La mère demande même au jeune homme de mentir afin d’apaiser. Dans le projet vidéo réalisé lors du workshop animation, je présente une personne de ma famille avec qui on ne parle que pour meubler, qui à une vision déformée des choses et ne veux pas voir la vérité. Il n’y a donc pas de conversations dans la vidéo. Les bruits prennent le dessus et tout devient cacophonique, avec uniquement le langage corporel qui indique la gêne, l’ennui, l’agacement. Ce manque de communication mène à la solitude. Jan Svankmajer reprend dans un sens, le fait de parler sans profondeur dans le court- métrage Dimensions of dialogue (1982). Il présente de façon pessimiste, certains types basiques de dialogues que les gens entretiennent les uns avec les autres. Et il montre comment ces conversations peuvent être décevantes. L’artiste explique que les objets « mettent en scène, dans une forme condensée, le processus auquel nous assistons à cette étape particulière de la civilisation: le passage de la différenciation à l’uniformité. » Dans le projet vidéo au sujet « Si loin, si proche », j’ai repris en partie la nouvelle de Dino Buzzati, Le vent (1966). C’est ici le non-dit qui est traité, cette vérité que l’on sent mais qu’on ne dit pas, tout comme chez Dolan. Mais le facteur extérieur est très important dans cette nouvelle: le vent qui souffle et qui devient un obstacle à la parole tellement il devient puissant. L’histoire présente une homme et une femme qui se retrouvent. Ce dernier soupçonne une liaison adultère de sa femme et elle le sent immédiatement. Au cours d’une balade où ils doivent lutter de plus en plus contre le vent, il essaie de lui faire dire la vérité mais elle reste sur un mensonge et se moque même de son mari. Il finira par la jeter dans la rivière. Dans la vidéo, j’ai surtout gardé le fait que le vent est un frein au dialogue. Les mots s’envolent avec lui sans atteindre l’interlocuteur, rendant les aveux impossibles. Dans un autre projet vidéo, le sujet de « l’homme; la femme invisible », un homme va bousculer un autre homme. Ce dernier va alors se retourner et interpeler l’autre qui reste totalement indifférent à ses insultes. Il va alors continuer son chemin comme si de rien été. Il y a une volonté de ne pas chercher à comprendre et de ne pas écouter certaine personne. Comme par exemple certaines classes sociales qui ne sont pas beaucoup écoutées ou d’autres qui n’ont peut être pas une bonne façon de s’exprimer pour être entendus. L’incompréhension des mots n’empêche pas forcément les relations. On peut penser que, comme Bergson, la pensé et les sentiments sont saisis intuitivement sans passer par le langage qui est trop réducteur. Dans l’édition Miettes, j’expose une communication compliquée par rapport à la différence générationnelles mais le lien entre les deux personnages se fait autrement. Elle n’est pas montrée négativement mais la jeune fille constate simplement, propose des hypothèses et des solutions très imagées et irréalisables. Un passage est ciblé sur la difficulté de la jeune fille à comprendre ce que lui dit la vieille femme dû à sa façon de parler, les phrases ne sont pas distinctes, mais également aux mots qu’elle emploie. Dans le passage d’âpres, elle se focalise sur sa voix et ses cordes vocales qui sont abîmées avec le temps, ce qui est de nouveau un obstacle à la compréhension. Dans le premier passage, la jeune fille ne possède également pas les mêmes références et ne saisit donc pas exactement où veut en venir la vieille femme. Le film ukrainien The Tribe de Myroslav Slaboshpytskly (2014) nous montre parfaitement cette possibilité de créer une relations avec les personnage sans comprendre la langue utilisée. C’est l’histoire d’étudiants sourds qui forment un gang mafieux au sein d’un pensionnat spécialisé pour malentendants, basé sur des racket et de la prostitution. Un nouvel étudiant va intégrer le gang, remplacer l’ancien proxénète et tomber amoureux d’une des fille qui se prostitue. Les personnages communiquent dans la langue des signes durant tout le film et aucun sous-titre n’est apporté au spectateur car, comme dit le long-métrage, « l’amour et la haine n’a pas besoin de traduction. » Nous nous mettons alors dans la peau des sourds-muets et sommes obligés de faire attention au langage corporel, aux expressions du visage. Enfin, le fait de ne pas comprendre un langage peut également être bénéfique pour d’autres. Les messages codés, par exemple peuvent se montrer très utiles en cas de conflits. L’émission Les Français parlent aux Français (1940/1944) sur la BBC, ou Radio Londres, à joué un rôle très important lors de la Seconde Guerre Mondiale. Les messages codés annoncés par la radio ont permis de faire passer des informations cruciales à la résistance française. Une transformation de la langue que je trouve très intéressante est le langage cartographique et le fait de schématiser et symboliser diverses choses. Il permet une simplification des données et une compréhension par l’image. Lors du workshop à Metz, on devait se représenter de l’intérieur et je l’ai fait sous forme de carte. Cette façon permet de me découvrir très rapidement rien quand suivant la logique de la cartographie. Dans le même processus, les partitions traduisent le langage musical à l’écrit. Certains artistes ont réalisés des partitions graphiques qui ne sont pas conventionnelles. Elles apportent une autres vision de la musique et n’ont pas besoin de connaissances d’écriture musicale pour être lues et comprises. On retrouve par exemple celle d’Aria de John Cage (1959), Artikulation de György Ligeti (1958), ou encore Zyklus de Karlheinz Stockhausen (1959). Pour aller un petit peu plus loin, je trouve fascinant la puissance qu’a le langage. Depuis l’existence de la parole, la réthorique est très importante et être grand orateur, c’est avoir une forme de pouvoir. Des phrases tournées de la bonnes façon alliés à une prestance maitrisée permet, pour certains, de s’élever et d’être entendu par un grand nombre. On retrouve malheureusement l’arrivée au pouvoir d’Hitler qui a joués de ses grands talents d’orateur et à amené de grands drames de l’histoire. L’écrivain Victor Klemperer a scénarisé le documentaire La langue ne ment pas (2004), qui est réalisé d’après ses recherches sur la langue nazie. Il tient un journal depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir jusqu’à la capitulation allemande (de 1933 à 1945) dans lequel il raconte le quotidien d’un juif allemand sous le Troisième Reich. Il y écrit également ses études sur la langue du régime, que tout le monde parle sans s’en rendre compte. Il essaie alors de résister à cette langue. Il écrit : « La langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle. (...) Si quelqu’un, au lieu d’ « héroïque et vertueux », dit pendant assez longtemps « fanatique », il finira par croire vraiment qu’un fanatique est un héros vertueux et que, sans fanatisme, on ne peut pas être un héros. (...) La langue nazie change la valeur des mots et leur fréquence, (...) elle réquisitionne pour le Parti ce qui jadis était le bien général, et ce faisant elle imprègne les mots et les formes syntaxiques de son poison, elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. » La puissance de la langue peut être néfaste et dangereuse. On peut ajouter les discours populistes irréalisables qui influencent la population, les amalgames qui se créent avec les confusions dans les termes et dans ce qu’ils désignent, l’homophobie, la misogynie, le racisme banalisé car des termes dégradants sont entrés dans le langage courant par exemple. Dans certains cas la paroles peut être trafiquer pour détourner les propos. Par exemple, en 1991, Patrick Poivre d’Avor annonce une interview à Cuba de Fidel Castro. On voit le présentateur poser des question au leader cubain en tête-à-tête. Mais le mois suivant un journaliste démontre que Poivre d’Avor s’est filmé lors d’une conférence de presse devant de nombreux journalistes et a repris à son compte des questions qu’il n’avait pas posées. C’est par le montage que la supercherie a été cachée. Pour d’autres personnes qui ne sont pas de grands orateurs et qui ont des troubles du langage le fait de transformer leurs discours peut être une façon d’exorciser leur problème de langage. Plusieurs personnes bègues fond disparaître cet handicape lorsqu’ils chantent par exemple. Alvin Lucier a lui, réalisé une composition que j’ai fait apparaitre dans le premier corpus, I am sitting in a room (1970), où il s’enregistre dans une une pièce expliquant son processus. Il est, lui aussi, bègue. Un fois qu’il s’est enregistré, il enregistre de nouveau l’enregistrement et ainsi de suite. Au fur et à mesure, le son se déstructure totalement transformant sa voix, ses paroles et sa diction en une espèce de musique. Chez les grands orateurs comme chez les autres qui ai des troubles de langage ou non, on tente donc de contrôler les mots, surtout dans le mensonge. Pourtant même si on maitrise les paroles, un langage est bien plus difficile à gérer, le langage corporel. On retrouve des indicateurs qui présentent un mensonge sur notre corps. Par exemple, la facette gauche du visage reflète d’avantage les émotions. Quand on est à l’aise avec quelqu’un, on va avoir tendance à lui présenter notre partie gauche du visage et inversement si on n’est pas à l’aise. On peut retrouver cette différence d’expression du visage chez Susan Smith qui se fait filmer demandant à un ravisseur de lui rendre ses deux enfants. Deux enfants qu’elle à tué pour conserver son amant. Dans ce passage on peut voir, si l’on regarde alternativement les deux parties du visage, le côté droit à l’expression triste et le côté gauche, à l’expression satisfaite. Mais ce langage corporel se repère sur le reste du corps également. Si, notamment, les mains sont dissimulées, ça peut marque une posture de fermeture, de même si le corps est pencher vers l’arrière et de plus si il est vers la gauche. La vidéo de l’interrogatoire de Hugo Bernier qui a assassiné Julie Boisvenu mais nie les faits montre ces derniers points. Lorsque le policier l’accuse d’avoir tué la jeune femme, il se recule vers l’arrière, cache ses mains et croise les jambes, cette dernière pointant vers la porte comme un échappatoire. Le corps se rappelle et inconsciemment il cherche à fuir cette situation. Dans une analyse beaucoup plus direct, la parole peut nous jouer des tours, notamment par le lapsus qu’on retrouve beaucoup dans des compilations des meilleurs prononcés par des hommes politiques. Il s’agit d’une erreur commise en parlant, en écrivant ou par le geste, qui expriment autre chose que ce qu’elle avait prévu d’exprimer. Bien que le pouvoir du langage peut être dangereux, il peut également êtres bénéfique. En effet, beaucoup de situations du quotidien peuvent être résolues par une discussion si l’on fait preuve de diplomatie. Pour Shéhérazade, il peut même sauver. Dans le conte perse des Mille et une nuits (Xème siècle), le roi Chahriar épouse chaque jour une vierge qu’il fait exécuter au matin de la nuit de noce depuis qu’il pense que toutes les femmes sont perfides et vont le trahir après avoir découvert l’adultère de sa première femme Dinah. Shéhérazade se porte volontaire pour épouser le sultan et, le soir de son mariage, lui raconte une histoire captivante sans la terminer. Ce dernier veut connaitre la suite et lui laisse la vie sauve une journée de plus. Alors, chaque nuit Shéhérazade va finir l’histoire de la veille et va en commencer une nouvelle obligeant son époux de la laisser en vie pour connaitre la suite. Mille et une nuits plus tard, Chahriar se résout à garder la jeune fille auprès de lui pour toujours. Il y aura toujours des incompréhension dans le langage, mais certains tentent de trouver un moyen commun de communiquer. L’Espéranto est par exemple une langue internationale qui est utilisée comme langue véhiculaire par des personnes de plus de cent-vingt pays. Elle permet de créer un pont neutre entre les cultures. Dans un aspect très différent, le philosophe rationaliste (expose le réel connaissable uniquement par une explication par la raison) Leibniz disait qu’ « il ne sera plus besoin entre deux philosophes de discussions plus longues qu’entre deux mathématiciens, puisqu’il suffira (...) qu’ils se disent l’un à l’autre: « « calculons » » dans la revue scientifique Acta Eruditorum (1682/1782). Autrement dit, c’est dans et par le langage que nous pensons mais, pour que ce dernier donne des idées claires et distinctes, il faut qu’il soit débarrasser de tout ce qui est confus. Il faut construire une langue universelle avec des caractères distincts permettant de penser comme on calcule. On pourrait alors découvrir et démontrer toutes les erreur de raisonnement. Il venait alors presque de décrire le système de l’ordinateur qui pense comme on calcule, comme on compte.