< La cartographie

> Les références

     Au stade où j’en suis, c’est à dire noyée dans toutes les questions qui martèlent ma tête au sujet de l’avenir, il me semble qu’une notion veut qu’on la souligne, qu’on la surligne, qu’on l’inscrive en gras. L’image artisanale, avec tous les termes auxquels on peut la connecter : la fabrication, le faire, le travail, la technique, l’apprentissage. Cette notion associe des valeurs qui me tiennent à coeur, une manière de travailler avec application, précision, savoir-faire, à un champ de création très ouvert. Le comble : le lieu. Je rêve de cet atelier, de cet espace vaste et partagé. Un lieu support à produire, individuellement ou collectivement. Le lieu d’une émulation ininterrompue. J’aimerais être à la source d’un tel lieu, le bâtir de mes mains, l’accomplir, comme Tinguely a accompli Le Cyclope, en y entrainant les autres. J’ai vraiment envie de réunir. Je garde cette idée en tête comme celle d’un idéal à atteindre, même s’il me faudra sans doutes passer par bien des chemins. Car aussi, je rêve de voyages, de vagabondage. Je rêve, à travers eux, de découvrir, d’échanger, d’acquérir de nouvelles connaissances et de nouveaux savoirs. Je rêve d’apprendre des traditions nouvelles, propres à des métiers, à des communautés, à des cultures autres que la mienne. Je rêve de connaître la poterie, le tissage, le travail du métal, les plantes et leurs vertus, la culture de la terre, le greffage des arbres, le déchiffrage des rêves, des symboles, des cartes de taro. Je rêve de, comme le chante Renaud, « savoir m’servir d’une perceuse, savoir allumer un feu ». Je souhaite profondément cette transversalité car aujourd’hui elle m’apparait comme essentielle, face à notre société qui anéantit la débrouille et nous mâche le travail. Je souhaite revenir aux choses essentielles : à l’usage de mes mains, à un certain rapport à la terre, et aussi et surtout à penser par moi-même. La transdisciplinarité de ma pratique aurait-elle quelques enjeux socio-politiques ? Je pense en tous cas qu’elle s’inscrit dans une philosophie qui doit être connectée à Steiner, Montessori et Alvarez. Gagner en autonomie, en indépendance, libérer son esprit, sa pensée : cela doit selon moi s’apprendre dès l’enfance.

     A cela s’ajoute un grand appétit pour la culture, qu’elle soit savante ou populaire. Les références, je souhaite les voir s’accumuler, se connecter, se fondre les unes dans les autres. J’aime que les goûts, les références, les aspirations soient changeantes. J’aime me dire que chaque oeuvre que j’ai pu aimer, chaque auteur que j’ai pu lire, chaque chanteur ou groupe de musique que j’ai pu écouter a planté comme une graine en moi. Hier j’adorais Marjane Satrapi, Xavier Dolan et Claude Monet, je ne jurais que par eux. Aujourd’hui ces artistes demeurent en moi, mais je raffole de nouveaux noms tels que ceux de Benoît Jacques, Stupéflip, Claude Ponty et Les Ogres de Barback. Le champ de mes goût s’élargit, se meut, et c’est tous ensemble que ces artistes me composent, m’érigent. En moi se bâtit une culture « hybride », ma propre culture. Tout cela est en perpétuelle mutation. Malgré que j’ai été imprégnée d’une culture, d’un contexte, de références, je demeure variable. Je me laisse surprendre. J’aime que les choses ne soient

 

pas figées, qu’elles laissent au hasard un peu  de place.

     J’aime que les goûts, les références, les aspirations soient changeantes. Moi-même, en tant que personne, je suis comme une boule de pâte à malaxer, à modeler : je suis variable. Mon parcours n’a cessé de me tordre en tout sens. Aujourd’hui, je me dessine de plus en plus précisément : je m’oriente. Je veux me spécialiser et à la fois me permettre de toucher à tout. Je veux marier les disciplines entre elles, les faire se conjuguer, s’adapter, s’apprivoiser. Dessiner des motifs, les sérigraphier sur du tissus, du cuir, des sacs cousus main. Coudre aussi du papier pour fabriquer des carnets, et imaginer leurs couvertures. Fabriquer des images gravées, imprimées, sérigraphiées, des estampes à conserver ou à manipuler. Imaginer et concevoir des livres, des livres objets, des livres jeux. Raconter des histoires, poétiser… Au salon de Montreuil, j’ai acheté un livre pour enfant illustré par Niki de Saint Phalle. Si je l’ai acheté, c’est effectivement pour la raison qu’il avait été illustré par elle, car je me suis dis « Tiens, je ne savais qu’elle avait fait de l’illustration pour enfants. J’en étais restée aux Nanas et aux Tableaux Tirs. Je trouve très excitant de découvrir tout ce qu’un artiste a à offrir à son public. J’aime que l’on me surprenne, que l’on élargisse mon regard sur un artiste. J’aime ces personnalités plurielles, comme Jean Dubuffet, à mi-chemin entre théorisation et pratique, collection et création. J’aime l’idée que l’on ne puisse pas forcément placer d’étiquette sur une personne. Quand on me demande ce que je voudrais faire plus tard, j’ai du mal à répondre « illustratrice ». Avant je le faisais, plus maintenant. Les années et les rencontres m’ont permit de m’ouvrir et de m’intéresser de nouvelle manières d’aborder l’illustration, l’édition, la narration. Aujourd’hui, je dis que j’aimerais « faire plein de choses ». Cela amuse souvent les gens…

     Plus j’avance et plus je m’aperçois que l’interaction avec autrui est une donnée essentielle de mon travail. J’aime penser mon travail en vue d’être reçu, appréhendé, regardé, touché, réfléchi par un autre que moi. J’aime créer pour l’autre. M’adonner, me donner à l’autre. Je me reconnais d’avantage dans la réalisation d’un travail dédié à un spectateur, à un acheteur, à un utilisateur, que dans une production centrée sur mes besoins, mes envies, mes pulsions créatrices. L’autre, si l’on élargie la notion pour l’extraire de ma simple pratique et l’étendre à ma vie, a une position des plus importantes. Le terme de collectivité, voir de communauté, est central dans ma conception de l’existence : il s’agit de se sentir appartenir à un groupe, à une famille au sens large du terme. Je pense m’être construite à travers les autres, à travers un groupe, des fréquentations, et continuer aujourd’hui d’exister ainsi. Je ne veux pas opposer à cela un certain mépris. Je reconnais et j’arbore le fait que tous soient en moi. Comme mes références, mes goûts m’ont construites, les gens l’ont aussi fait. Fusionnelle, je me confonds avec les autres, me meut en eux, m’inspire, puise mon élan et mon énergie en eux. Tous me permettent d’évoluer, tant dans

mon travail que dans ma vie intime. Et pour cause, ces deux derniers font la paire !

     L’art, pour moi, doit se confondre à la vie. Je ne peux, compte-tenu du domaine que j’explore et auquel je me consacre, voir le travail comme une tache laborieuse et pénible. Selon ma conception, relative à ma propre approche de celui-ci, le travail est source d’accomplissement, d’épanouissement, car il correspond précisément à dédier son temps à une activité stimulante et appétissante. Je vois mon travail comme le prolongement de mon être. Comme le développement de ma personne, s’extrayant de moi, se couchant sur le papier. En cela je me sens proche de l’art brut et des notions engagées par celui-ci. Je me sens proche aussi du documentaire, des démarches photographiques de Nan Goldin et de Julien Magre qui miroitent ma propre pratique de ce médium. Aussi, je n’envisage l’art sans la vie, ni la vie sans l’art. Tous deux sont indubitablement liés.

 En fin de compte, ce que j’attend de la suite est de me faire plurielle, productive, autonome à l’égard du monde, et engagée avec d’autres. Je souhaite continuer de composer des images. Je souhaite voir s’épanouir mon dessin, le voir murir. Je souhaite qu’il s’affine, qu’il s’affirme, qu’il gagne en habileté et en justesse, en humour et en absurdité. Je souhaite ne pas perdre de vue la couture, le bricolage, le rapiéçage, le retapage, l’impression artisanale de mes images : tout ce qui me transcende par l’usage de mes mains. Je souhaite entretenir mon journal et mes correspondances. Je souhaite écrire toujours, pour m’adresser toujours aux autres et à moi-même. Je souhaite composer avec les autres, bâtir à plusieurs. Je souhaite produire beaucoup, et de belles choses. Je souhaite enfin et en fait retrouver tout cela dans ma vie future, dans ma vie « d’adulte » en quelque sorte, et m’épanouir dans cet ensemble.

     La réflexion menée à travers ce travail de corpus a fait preuve d’une grande dimension introspective. Creusant à l’intérieur de moi-même, j’ai découvert des choses insoupçonnées, clarifié certains aspects de mon travail et de ma personnalité. Le lien étroit qui se manifeste entre la pensée scientifique et ma méthode de travail par exemple, ou encore l’attachement très important, quasi central, au champ de la production artisanale. Cette idée d’éclairer, de mettre en lumière des éléments qui émergent de moi, devait être retranscrite dans la forme présentée de ce travail. Il m’est alors venue l’envie de créer un site web interactif, dont les éléments devraient être révélés par l’action du regardeur. Le fond noir laissant se dessiner les mots en blanc évoque cet espace de pénombre dans lequel puiser les informations. Le spectateur expérimente la recherche, il découvre les notions, il recrée les liens opérés entre elles. Pour recevoir les explications des termes ainsi dégagés, il doit écouter un certain nombre d’enregistrement audio. L’usage de ce médium m’a semblé évident, car je l’avais longuement expérimenté au premier semestre de cette année, dans le cadre du journal d’exploration. C’est une méthode qui m’avait plu, que j’ai souhaité réactiver.