Figurer, c'est représenter un élément de façon à rendre perceptible visuellement sa nature. Représenter, illustrer de manière littérale, conforme à la réalité.

 

Quand je jette un œil sur mes illustrations, qui représentent le plus gros de ce que je fais, je pense à l'expression : « appelons un chat un chat »... Et pas seulement parce qu'elles mettent en scène une ribambelle d'animaux ! Chaque chose est représentée telle qu'elle est. Peu de place est laissée à l'expression plus abstraite.

 

N'allez pas penser pour autant que je poursuis l'idéal de l’hyperréalisme ! S'il est époustouflant par la minutie qu'il implique, je ne suis pas très sensible à ce mouvement pictural qui enthousiasma les États-Unis comme l'Europe dans les années 1960. L'interprétation quasi photographique du visible qu'il s'attache à livrer est empreinte de froideur. Ces peintures sont comme une dissection du réel, si détaillées que cela crée presque un malaise. Comme Chuck Close, je me repose sur des photographies mais sans pour autant chercher à les reproduire à l'identique. À l'heure d'Instagram et autre Snapchat où presque chacun d'entre nous est équipé d'un smartphone capable de capturer en un instant un fragment de réalisme, nous sommes très certainement une majorité à procéder ainsi.

 

Parcourir les univers d'illustrateurs, prendre le temps d'observer leur manière de figurer le monde, ses habitants et ses objets, d'interpréter la couleur, la lumière, l'atmosphère toute entière est à la fois enrichissant, plaisant et nécessaire. En revanche, quand je me mets moi même à l’œuvre, je préfère mettre de côté tous ces visuels dont je me suis nourrie et ne garder sous les yeux que quelques photographies, quelques phrases ou encore une mélodie. Je redoute toujours de trop me reposer sur l'existant. Quand il s'agit déjà de l'interprétation d'un autre j'ai peur d'aller trop loin, de finir par imiter plutôt que de m'inspirer.

 

Faute de chercher le réalisme, c'est plutôt la vraisemblance qui m'intéresse. En effet, même si ce que je représente et reconnaissable, il n'est pas foncièrement naturaliste. J'aime déformer les personnages au point de les faire se retrouver avec de trop courtes jambes pour un corps trop imposant.

 

Physiologiquement, c'est irréaliste. Mais dans un univers où tout est plus ou moins caricaturé, ça ne choque pas, ça demeure vraisemblable et cohérent.

 

Souvent, c'est avant tout sur les personnages que se concentre mon attention et je laisse alors plus facilement place à l'abstraction dans l'environnement qui les entoure. Plutôt que de représenter un décor détaillé, j'opte souvent pour des fonds colorés dont les nuances et textures varient selon ce que ressentent ou traversent les personnages. J'aime faire déborder leurs émotions pour les rendre plus palpables. Qu'importe si l'on ne peut définir où se déroule la scène même si quelques fois on le devine grâce à des indices comme un coin de meuble ou un poteau électrique.

 

Je tends à offrir de plus en plus de marge à l'imaginaire et à la fantaisie dans mes sujets encore largement figuratifs. J'aime par exemple que les couleurs ne soient plus naturelles mais participent davantage à l'atmosphère générale de la scène, que la perspective abandonne sa rigueur pour ouvrir des horizons plus incertains et propres au rêve. J'ai découvert récemment le travail de l'auteur de bande dessinée Cyril Pedrosa qui m'a largement conquise et confortée dans cette démarche. Ses personnages, ses éléments de décor, tout est reconnaissable, mais la palette colorée fait exploser des ambiances saisissantes et des sentiments puissants.

Les études sont l'occasion de sortir de sa zone de confort pour se prêter à l'expérimentation. J'essaie donc de laisser parfois un peu de côté le trop terre-à-terre et le vraiment concret au profit du spontané, du geste, de l'abstrait. Le traitement, la matière, l'outil peuvent parfois émouvoir beaucoup plus qu'un personnage en larmes.

Pour créer une image, la palette d'outils qui s'offre à nous est inépuisable. Une image, ce peut être une photo, un collage, une peinture, une gravure ou un peu de tout ça à la fois. Elle peut être réelle ou virtuelle, fixe ou mouvante. Dans cet univers des possibles chacun construit sa petite planète en retenant ses techniques fétiches. Pour ma part, c'est bien souvent les tubes de gouache et les godets d'aquarelle qui l'emportent sur le reste.

 

La composition similaire de l'aquarelle et de la gouache fait qu'elles peuvent être facilement marier.  L'une comme l'autre sont des peintures dans lesquelles la gomme arabique lie des pigments.

 

Ces derniers sont la raison première de mon affection particulière pour ces médiums. J'aime les univers riches de couleurs et de lumière. Or, quelques tubes de gouache, une palette d'aquarelle et quelques pinceaux ne représentent que peu d'encombrement. On peut avoir toujours sur soi ses couleurs. Avec peu de moyens, on peut capturer une ambiance colorée, enrichir un simple crayonné. En peu de temps également, car il s'agit de techniques qui offrent une vitesse d’exécution rapide.

 

Pour ces raisons l'aquarelle et la gouache sont prisées pour l'étude et l'enseignement. On aurait pourtant tort de penser qu'il s'agit de techniques grossières limitées à cet usage. Au contraire, elles autorisent un travail très précis. Dans la volonté d'obtenir du détail et de la finesse, la gouache se révèle très complémentaire de l'aquarelle. L'une permet de jouer avec la transparence quand l'autre apporte de l'opacité. On peut alors créer des reliefs, des rehauts, des contrastes et de tous petits détails avec des pinceaux qui n'ont que quelques poils ! En faisant se répondre la transparence et l'opacité on peut tour à tour masquer le dessin d'origine ou le laisser visible. Rien n'empêche également de peaufiner l'illustration avec des crayons de couleur.

Néanmoins, et c'est là que réside une autre richesse de la détrempe, on n'est jamais complètement maître de ce que l'on fait. Le rendu est tributaire des aspérités du papier et de la dissolution plus ou moins importante des pigments dans l'eau.  Ces variations offrent à l'image une sensibilité unique.

 

Le travail du dessinateur Gipi est à mes yeux un merveilleux exemple de la puissance graphique de l'aquarelle. La finesse de son dessin baigne dans des atmosphères nées du travail de l'aquarelle. Mêlant technique sèche et humide, il figure des paysages dans lesquels on expérimente à la fois les jeux de lumière et les variations atmosphériques. On ressent l'humidité d'un décor sous la pluie au point de soi-même se sentir trempé et frileux. De ce même environnement transparaît le ressenti du personnage mis en scène.