VUES D'EXPO

L'expo GANGS de Yan Morvan

 

Du 25 janvier au 22 février 2014, la sulfureuse série de photographies “Gangs“ de Yan Morvan sera exposée à la galerie SIT DOWN. Une sélection de tirages récents en édition illimitée investiront les murs au coté de tirages argentiques vintage. Cette œuvre culte raconte l’histoire des gangs des années 1970 à aujourd’hui, un travail artistique et documentaire sur la société française et ses marges.

 

“Gangs“ c’est le récit ethnographique de ces bandes qui sévissent à Paris et en banlieues depuis les années 1970. Menant une véritable investigation sur le terrain, Yan Morvan s’y est infiltré durant près de quarante ans. Ces images sont le récit d’une histoire commune, celle de l’évolution d’une jeunesse dans un microcosme régi par des codes et des lois bien particulières. Des blousons noirs rockers des années 1970 aux Blacks Dragoons des années 2000 ce sont de véritables contre-sociétés où l’on se retrouve et s’exprime pour y trouver une place, un statut et une reconnaissance. L’évolution de ces gangs est aussi liée aux phénomènes culturels : le rock et le punk des années 1970 et 1980 feront place dans les années 1990 aux cultures hip-hop et rap héritées des États-Unis.

 

Grand photo-reporter de guerre et de société, Yan Morvan livre avec cette série une œuvre documentaire, un témoignage pour lequel il est l’un des premiers à documenter la société française en marge.  Reconnu par le milieu journalistique pour son audace et son indépendance, il choisit de photographier cette jeunesse  au plus près de sa réalité. Il s’affranchit des idées véhiculées par la politique, pour y porter un regard à la fois objectif et concerné. Sans prise de position ou de jugement, il prend soin de garder une distance entre le photographe et le photographié. Laissant ses sujets libres de choisir leurs poses, il n’en oublie pas moins de témoigner aussi sur l’environnement sinistre dans lequel ils évoluent, des squats parisiens aux tours des banlieues. Une documentation qui se fait au fil des rencontres du photographe qui n’hésite pas non plus à se mettre en danger, captant ainsi les tensions et les rivalités qui s’exercent au sein des bandes. “Gangs“ ce sont aussi des clichés rares et un témoignage de référence pour les sociologues.

 

Cette série qui a fait l’objet d’un ouvrage “Gangs Story“ publié aux éditions La Manufacture de Livres en 2012 a lui été retiré de la vente en juillet 2013 au motif qu’il contenait la photographie d’un ex-sympathisant du groupuscule d’extrême droite Troisième Voie reniant aujourd’hui son passé.

les Champs de bataille de Yan Morvan

 

Au premier plan, le livre "format édition courante", et derrière lui le format luxe. A droite, au mur, "Bataille des pyramides, 21 juillet 1798, Embabèh, plateau de Gizeh, Egypte"

 

"Seconde bataille du Monte Grappa, 24 octobre-4 novembre 19918, Vue du sommet depuis les positions autrichiennes, Monte Grappa, Italie" et "Bataille de l'Èbre, 25 juillet-26 novembre 1938, Èglise de Sant Petre sur la colline de la Muntera, Corbora d'Ebre, Espagne"

 

"Bataille de Verdun, 21 février-19 décembre 1916, Ouvrage de Froideterre, près de Verdun, France." (photo confiée par Yan Morvan)

 

L'exposition de Yan Morvan au 13 rue de l'Abbaye - douze grands formats - ne rend que très partiellement compte de l'oeuvre monumentale accumulée par cet ancien correspondant de guerre. Et dire cela, c'est encore un euphémisme. Pour prendre la mesure - le poids - du travail sur lequel il s'est focalisé ces dernières années, il faut s'approcher de la table posée au centre de l'ancienne galerie parisienne Magnum, tout près de la place Saint Germain des Prés. Mieux, il faut s'y asseoir, et s'immerger dans les livres qui y trônent en majesté.

 

430 images de 250 champs de bataille. Le projet est né sur les plages de Normandie, à l'occasion du 60ème anniversaire du Débarquement. Yan Morvan a continué ses photographies sur le territoire français, puis il a élargi son périmètre à l'Europe, avant qu'une subvention du Centre national d'Arts plastiques ne l'autorise à poursuivre ses périgrinations sur le théâtre du Pacifique. C'est un catalogue des guerres, soigneusement documenté, chaque bataille faisant l'objet d'une notice historique, le livre s'achève sur une abondante biographie. Cela commence 13 siècles avant Jésus-Christ, à Jéricho, et s'achève en 2011 en Libye. Il ne manque qu'un index.

 

Le parti-pris technique est totalement cohérent avec la démarche. Yan Morvan ne photographie pas à la volée, il ne shoote pas des images au kilomètre ou au gigaoctet, c'est un travail lent, posé, imposé par le sujet comme par le matériel. Son outil de travail est une chambre 20x25 cm, lourde et encombrante, dénichée pour 1000 dollars US dans un magasin de Seattle ("l'occasion a fait le larron, depuis l'avènement du numérique le matériel argentique est devenu très abordable"). La surface sensible est cinquante fois plus grande que celle d'un négatif 24x36 cm (ou d'un appareil numérique professionnel "grand format"), elle enregistre les détails avec une grande finesse et autorise les très grands tirages. Le revers de la médaille, c'est le prix des films, le poids du trépied, la lourdeur du protocole de prise de vue. On ne déclenche pas à la va-vite. La chambre est le matériel-type des recenseurs, des arpenteurs, de ceux qui se sont donnés pour mission de cartographier leur sujet.

 

Il y a dans l'ouvrage des images épatantes. Et certaines qui le sont moins, mais c'est assumé. L'auteur n'est pas dans une recherche esthétique. "Je ne veux pas faire de salgadisme, dit-il (en référence à Salgado à qui certains reprochent d'embellir souffrance ou misère), je ne joue pas non plus sur photoshop pour rajouter des arc-en-ciel ou créer des ciels dramatiques". Les photos sont souvent faites à midi, une heure où le moindre photographe de paysage a compris qu'il vaut mieux garder les boitiers au fond du sac. "Cela peut se passer à cette heure là parce que cela correspond au temps qu'il m'a fallu pour arriver sur le lieu de la prise de vue, après trois heures de route. Si la lumière (NDLR-la belle lumière) est là, elle est là, mais je ne suis pas allé la chercher. Lorsque je photographie en milieu de journée, cela donne aussi ces lumières très fortes, et cela correspond bien à mon sujet." Morvan dit avoir photographié les champs de bataille "comme on voit la guerre", c'est à dire sans romantisme. "Le point de vue, dit-il, est celui du soldat" : il s'est suffisamment documenté pour cela, pour poser son appareil en un lieu particulier et précis. Quand il photographie l'Eperon des Eparges, c'est dans les positions allemandes et au point "F", pas à côté.

 

Il y a des images où la guerre est toujours visible. Immeubles éventrés dans cette ancienne station de ski près de Sarajevo, vestiges d'abris antiaériens japonais aux iles Mariannes. D'autres où la nature, ou encore la vie civile, ont repris leurs droits. Peu importe ce qui a pu repousser depuis, ou pas. Les lieux photographiés ont été choisis sans autre considération que leur importance historique, et à meilleure raison s'il s'y déroulé un épisode "charnière". Des immeubles ocres flanqués d'échafaudages se dressent désormais sur le lieu des batailles de Gizeh. Ce somptueux défilé en Arizona, c'est "là où ils ont pris Cochise".

 

Y a-t-il une part de catharsis dans ce projet ? Morvan, 61 ans aujourd'hui, est-il retourné sur le théâtre des guerres comme on écrirait ses mémoires ? Celui qui a pendant vingt ans a trimballé ses boîtiers sur les lieux de guerre reconnaît que lorsqu'il regarde ses photos d'alors, par exemple celles du Liban, "il y a des images d'une grande violence, des cadavres d'enfants, des corps démantelés, et effectivement, elles m'interpellent". Le regard qu'il pose aujourd'hui sur la guerre est aujourd'hui largement apaisé, mais pour autant, le sujet n'encourage pas l'insouciance. "Quelque part, dit Yann Morvan, je photographie des cimetières. Il y a des jeunes gens enfouis là. D'une certaine façon, je photographie sous la terre." Lorsqu'il travaille, ce mélange étrange entre tranquilité et gravité, entre majesté d'un paysage et poids de l'histoire, crée un sentiment très particulier, qui selon lui "nous ramène à la croyance", quand bien même on n'aurait pas de Dieu.

 

Il y a beaucoup d'ambivalence dans cette histoire, le photographe dit ainsi que ce travail est un peu son "extinction", mais que cela ne lui déplairait pas de retourner faire du "hot news", là où sifflent les balles, il faudra seulement que le tome 2 lui en laisse le temps. Car il espère bien qu'il y aura un tome 2.