L'APAISEMENT

 

comme un changement d'état. On dit que l'on apaise des souffrances, des troubles de la pensée. Il est plus particulièrement ici un besoin, celui de passer des sensations pures, souvent des états d'âmes de tristesse ou de mal être qui paraissent presque incontrôlables, au calme.

 

Un apaisement qui passe plus par le processus de création plus que par la finalisation d'un projet. Dans mon cas, c’est en étant dans l'action, en me concentrant sur ses propres gestes et mouvements, ceux qui apporte de la matière, de la couleur, des formes, que le calme se fait.

 

C'est dans cette mise en action du corps que l'on se soigne, et que le dripping de Pollock se fait.

Et quel corps ! C'est lui qui est la source principale du malaise. « L’alcool [n’était] pas son problème… le vrai problème, c’est autre chose de plus lourd qu’il a en lui ».1 C'est ce corps et les soucis qu’il engendre que je représente sur papier dans un carnet qui lui est thématisé, par des moyens plus ou moins détournés, par des allégories dessinées. À ces fins, Pollock, lui, laisse volontairement les traces de son corps sur ses toiles. Mais surtout le corps qui permet de créer. Il est le médium, le pinceau qui pose la peinture. Par l'amplitude et l'exagération, le fait de "peindre l'air" pour Pollock, et pour moi dans la précision des traits et de leur remplissage. Et en utilisant le corps ainsi, on vit sa reconstruction en temps réel. On le refixe, après l'avoir laisser se décomposer. Signe de cela, la consommation d'alcool de Pollock a largement diminué durant sa période de dripping.

 

Ce processus de création comme moyen aussi de contourner des problèmes de communication. Pollock qui avait des problèmes bien particuliers avec les mots, de la même manière qu'il n'est simple pour personne d'expliquer ses état d'âmes. « Je l’ai vu se battre parfois, en essayant de formuler des idées qui bouillonnaient dans sa tête, des idées qui souvent ne pouvaient aller au-delà d’un “Putain, tu sais ce que je veux dire”, alors que je n’en avais pas la moindre idée… ».1  Cette action du corps comme processus créatif, qui permet de mettre les mots sur les ressentis d’une autre manière que par la parole. Dans une même idée, utiliser l’allégorie permet de me détourner d’une expression orale, trop frontale et complexe à prononcer.

 

Et finalement, on peut parler du temps de contemplation, qui fait partie intégrante du processus de création apaisant. Ce temps que l'on prend pour se mettre face à l'état de son corps. Un temps pour se recentrer, se concentrer à nouveau sur la réalité. « La contemplation préalable est si précise que le geste est équivalent à la représentation préexistante dans l’esprit du peintre. Dans le cas de Pollock, plutôt que la représentation juste, c’est la juste présence de son propre corps qui est atteinte pendant ce temps contemplatif. ».1 C’est souvent dans des moments d’inquiétudes les plus forts que je ressens le besoin de m’apaiser par le dessin.  En quelque sorte s'abandonner une dernière fois à la dramaturgie, la ressentir au mieux pour ensuite pouvoir la représenter avec une pleine justesse, avec allégorie ou non. Une réflexion profonde sur ce sujet que l'on éprouve, et qui produit déjà un début d'apaisement.

 

 

 

 

1- « Jackson Pollock, le dripping comme sinthome », in La cause du désir, n°82, 2012/3

https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2012-3-page-111.htm